Histoire – En face d’un bock, c’est pas Facebook
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Laurent Bihl , historien et auteur d’Une histoire populaire des bistrots (Nouveau monde, 2023) pose un regard sur l’évolution des conversations dans les bistrots, pour l’Auvergnat de Paris.
« Je suis ancien combattant, militant socialiste et bistrot. C’est te dire si, dans ma vie, j’en ai entendu des conneries. Mais des comme ça, jamais ! » (Michel Audiard, via l’acteur Robert Dalban dans Un idiot à Paris). En 1789, Arthur Young se lamente de ne voir qu’un seul journal, « dans un “triste café” de Dijon »*, lequel passe de main en main pour une bonne heure d’attente.
De la fin des cabinets de lecture jusqu’à l’apparition de la radio, puis de la télévision dans les établissements, la clientèle s’informe au bistrot. Sur le comptoir duquel traîne souvent l’exemplaire « de la maison ». Parler de lecture est d’ailleurs souvent abusif : on feuillette, on parcourt le canard, en attendant sa consommation. S’informer alimente la conversation, la controverse ou les engueulades… Sauf qu’il n’y a ici aucun anonymat. L’auditoire souvent goguenard, l’autorité du patron ou tel venimeux rectificatif ont souvent pour effet de désarmer l’outrance abusive.
Malheur à l’imprécateur imprudent qui ronfle sa rancœur à vide. Doyen de tous les réseaux sociaux, un bistrot n’est pas un post en ligne mais plutôt un pot au comptoir. Que ce soit à partir du journal ou du bandeau défilant des journaux d’info en continu, n’importe lequel de nos lecteurs peut témoigner des énormités, des sottises ou des « infox » qui sont proférées à travers un débit de boissons. Des excès, mais également des blagues, des échos du quartier, de la politique locale.
Aujourd’hui, au café Le Châtelet, en face des Halles d’Orléans, une banquette latérale accueille une tablée d’ardents retraités qui tient chaque matin comité autour du match de la veille ou de tel feuilleton télévisé du soir. Les vertus du golf alternent avec l’évocation de la ville d’antan. Qui déposerait discrètement une machine à enregistrer récolterait des trésors de mémoire populaire. De la vie commerçante en centre-ville dans les années 1960 jusqu’à la naissance de la fameuse « rumeur d’Orléans », et les souvenirs locaux qu’elle a laissés.
Lors des primaires de la droite en 2017, les consommateurs purent assister aux joutes de ce qui s’était mué en une annexe de section locale et de ses divisions tonitruantes. Puis les premiers gauchistes débarquèrent de la capitale. Depuis, dès potron-minet, le débat fait rage. L’établissement résiste pour l’heure encore et toujours à l’irruption des écrans invasifs. Ce sont enfin les fameuses « Brèves de comptoir », consignées sans relâche par Jean-Marie Gourio, dont on oublie souvent qu’il a débuté à Hara-Kiri puis Charlie Hebdo. Bistrot et caricature relèvent du même combat pour un rire collectif, libre et joyeux. Comme conclut Pascal Ory, ci-devant académicien : le café est un lieu où « la parole a la parole ».
* Cité par Georges Lefebvre, La Grande Peur de 1789, Paris, Armand Colin, 1970, p. 81