Edito : une autre voie

  • Temps de lecture : 2 min

Retrouvez l’édito du dernier numéro d’Au Coeur du CHR par Alice Mariette, rédactrice en cheffe.

alice-mariette
Alice Mariette. Crédits : DR.

Un rite de passage. Une « école de la dureté ». On a même fini par croire que c’était nécessaire pour forger les caractères et mériter le tablier. Pourtant, les cris, les insultes, les humiliations n’ont pas leur place dans les cuisines professionnelles. Souvent tues, parfois niées ou banalisées, les violences existent bel et bien. Mais aujourd’hui, les lignes commencent à bouger. Le 7 juillet dernier, une proposition de résolution a été déposée à l’Assemblée nationale pour la création d’une commission d’enquête sur les violences en cuisine. Une initiative inédite, portée par le député Hadrien Clouet, qui vise à dresser un état des lieux lucide des conditions de travail dans les brigades.

C’est un signal fort. La question entre dans le débat public et devient politique. Et elle appelle toute une profession à se regarder en face. Car non, ces dérives ne relèvent ni de cas isolés ni d’exceptions malheureuses. Elles s’inscrivent dans un système. C’est ce que montre la journaliste Nora Bouazzouni dans Violences en cuisine, une omerta à la française. Fruit de quatre ans d’enquête, son livre donne la parole à ceux qui font tourner les restaurants. Il décrit un univers marqué par les brimades, le harcèlement, l’épuisement et des horaires intenables. Une réalité trop souvent maquillée derrière le mythe du « métier passion ». Mais cette réalité n’est pas une fatalité. Des acteurs s’engagent pour faire bouger les lignes. L’association Bondir.e, notamment, œuvre à repenser les rapports de pouvoir en cuisine. Elle sensibilise, forme, crée des espaces de dialogue. Surtout, elle montre qu’un modèle respectueux et durable est possible. Il est déjà à l’œuvre. Reconnaître l’existence des violences, ce n’est pas jeter l’opprobre sur toute une profession, ni « faire du tort à la restauration ».

Au contraire, cela permet d’affronter une réalité pour pouvoir en sortir, et dépasser une souffrance trop longtemps tue. Comprendre d’où viennent ces abus, c’est aussi interroger une organisation historiquement fondée sur l’autorité absolue du chef et une hiérarchie poussée à l’extrême. Pour que cela fonctionne, il faudra du courage politique, une mobilisation collective et l’envie d’écouter ceux qui font autrement. Ces restaurateurs qui prouvent qu’on peut cuisiner sans brutalité, diriger sans dominer, transmettre sans écraser. Nous sommes à un point de bascule. Un tournant est possible. Aimer la cuisine, c’est refuser qu’elle soit un lieu de peur ou de silence. C’est vouloir qu’elle reste un espace de passion, de transmission et de fierté, où l’on travaille dur, mais jamais au prix de sa dignité.

PARTAGER