Une enseigne ou une devanture peinte à la main apporte sans aucun doute un supplément d’âme à un établissement. Cela permet de se différencier dans un paysage visuel devenu banal. Si les peintres en lettres sont encore peu nombreux, le métier renaît peu à peu, ramenant avec lui le charme des devantures peintes à la main.
Dans le courant des années 1980, l’arrivée de l’impression numérique et l’avènement des films adhésifs vinyles ont en quelques années rendu désuet le beau métier de peintre en lettres. Les entreprises ont opté pour des enseignes « modernes » qui ont fini par se ressembler et ne plus exprimer la moindre singularité. Pourtant, depuis une dizaine d’années, une poignée d’artisans-artistes a redonné ses lettres de noblesse à ce métier rare. On voit à nouveau fleurir des enseignes et des devantures originales, peintes à la main, et qui attirent l’œil.
Un métier en autodidacte
Qui sont ces quelques irréductibles? « En grande partie, des autodidactes qui se sont formés sur YouTube et au travers de quelques stages », répond Paul Boinot. Lui-même découvre ce métier après des études de graphisme et une licence d’arts appliqués. Un peu par hasard, il tombe sur la vidéo d’un peintre en lettres américain sur YouTube. « Une révélation! Mais impossible de trouver une formation, juste quelques infos sur de rares peintres en lettres parisiens, pas vraiment ouverts… À l’époque, le métier subsistait encore dans les pays anglo-saxons. J’ai donc fait mon premier apprentissage en participant à des workshops, à l’étranger. » Puis, il se lance et travaille seul quelques années. Il fonde, en 2021, les Enseignes Brillo, avec son complice Louis Lepais, passionné de typographie.
Ils ne sont pas les seuls à avoir découvert cette profession un peu par hasard. De son côté, Victor Bert se passionne d’abord pour la gravure sur pierre, se forme et passe un diplôme en 2012. Ce qui le mène à la typographie. Le jour où il découvre la vidéo d’un peintre en lettres, il file acheter ses premiers pinceaux et commence à s’exercer. « Impossible de trouver une formation en France, raconte-t-il. Quand j’ai redécouvert ce métier, il ne restait plus que trois ou quatre artisans à Paris. Ils étaient peu enclins à partager leur savoir-faire. »
Une approche complémentaire
Lui aussi apprendra en partie à l’étranger. En 2023, après huit années en indépendant, il lance sa société, Les Ateliers Victor Bert. Parmi sa clientèle, la restauration a facilement trouvé sa place. « Le CHR, pas dans sa totalité bien sûr, est un secteur qui comprend parfaitement notre approche. Nous sommes en phase avec un retour du fait maison, la recherche d’une qualité, d’une dimension de proximité et d’une expérience attendue par les consommateurs. Et cette expérience passe aussi par des choix esthétiques pour les restaurateurs. Et nous pouvons en faire partie. »
Nous sommes en phase avec un retour du fait maison, la recherche d’une qualité, d’une dimension de proximité
Louis Lepais et Paul Boinot, des Enseignes Brillo, ont eux aussi su tracer leur chemin. Ils ont assuré nombre de réalisations séduisantes, dont certaines remarquées dans l’univers du CHR parisien. « Nous avons eu au départ beaucoup de clients issus du monde de la bistronomie. C’est cohérent car nous partageons une démarche de proximité, de qualité, de différenciation. Aujourd’hui, nous touchons également des établissements plus importants. »
Reflet de l’identité
La peinture de lettres peut s’utiliser sur tout support, en apportant un aspect vivant au lettrage. « Elle a l’avantage de créer, de manière pérenne et dans une démarche de développement durable, une originalité pour se démarquer dans l’air du temps », remarque Victor Bert.
Chez Brillo, comme chez lui, l’essentiel des commandes concerne l’enseigne et la devanture en peinture ou dorure. Il s’agit soit de création, soit de déclinaison d’une identité existante. « Pour les créations, nous proposons un lettrage spécifique pour le client. Il doit refléter son image, le différencier fortement et lui conférer une identité unique dans son environnement professionnel, détaille Paul Boinot. Quand l’identité existe ou est conçue par un cabinet de design, elle exige cependant un vrai travail créatif de transposition. »
Il y a dix ans encore, il fallait expliquer ce métier aux professionnels des CHR. Aujourd’hui des reportages, des réalisations vues sur les réseaux l’ont remis au goût du jour. « L’enseigne joue un rôle majeur dans l’identité d’un commerce, reprend Victor Bert. C’est la première interface avec les clients découvrant un lieu. Quand un restaurateur fait appel à un peintre en lettres plutôt qu’à un enseigniste classique, il sait généralement ce qu’il veut. C’est-à-dire une approche sur mesure, personnalisée pour créer une identité forte, originale et de qualité. Nous essayons toujours de partager notre passion pour la lettre avec nos clients. C’est aussi pour cela qu’ils viennent nous voir. Notre ambition, ce n’est pas de reproduire ce qui s’est fait il y a cent ans. Nous respectons bien entendu les savoir-faire de l’époque mais nous leur redonnons une dynamique, une modernité. »
Valoriser les matières nobles
La peinture en lettres, ce n’est donc pas que du vintage. Côté matière, chez Brillo, Louis Lepais et Paul Boinot travaillent beaucoup la laque émaillée qui a un fort pouvoir couvrant, résiste aux UV et aux intempéries. En extérieur, la durabilité est au rendez-vous : « Ce que j’ai peint il y a dix ans est encore là ! », insiste Paul Boinot. Une de leurs spécificités est aussi la maîtrise des techniques de dorure, en particulier sur verre, avec des rendus miroir ou mat. « Une technique que plus personne ne savait utiliser en France mais qui fait son retour. Ce qui nous passionne dans ce métier, c’est aussi l’association de techniques anciennes à des graphismes plus modernes et à des couleurs contemporaines. » Et, Victor Bert, de conclure : « C’est un métier physique, technique, mais aussi créatif. Je suis très heureux de voir l’engouement qu’il suscite à nouveau chez les jeunes. »
Et, pour le passant, apercevoir le peintre perché sur une échelle, pinceau au bout des doigts, pots de peinture et boîte à outils sur le trottoir. Observer l’extrême précision du geste à main levée pour faire naître le nom d’une enseigne reste fascinant.