Infiltré : Dans les secrets de famille du vignoble alsacien
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Le Comité interprofessionnel des vins d’Alsace (Civa) nous a invités dans le vignoble alsacien afin de rencontrer des familles vigneronnes, dont les lignées remontent parfois jusqu’au XVe siècle. Le passage de flambeau entre les générations fonctionne sans pour autant figer les vins dans la tradition. Chacune apporte sa pierre à l’édifice pour cultiver des cépages qui expriment pleinement leur terroir.
Dans la cour du domaine Vincent Stoeffler, à Barr (Bas-Rhin), en cette fin du mois d’avril, une embouteilleuse tourne à plein régime. Au milieu de l’agitation, Adrien Stoeffler, maître de céans, nous accueille pour nous entraîner vers une cave profonde où ses vins sommeillent dans de grands foudres. Le jeune vigneron s’est d’abord détourné du domaine pour suivre des études et mener une carrière dans la banque. Avant de revenir à Barr en 2017. « J’ai réalisé que mon avenir s’écrirait ici, au pied de la montagne Sainte-Odile », résume-t-il.
Son grand-père s’était lancé dans le vin durant les années 1960 mais c’est son père, Vincent, qui a donné un relief particulier au domaine. Il a porté sa superficie de 3 à 17 ha, et s’est orienté vers la viticulture bio dès les années 2000. Aux commandes depuis 2023, Adrien a imprimé sa touche personnelle. Il pratique des vinifications nature, qu’il garantit « sans aucun adjuvant ni sulfite ajouté et en proposant des vins non filtrés ». Il casse les codes en offrant de nouvelles expressions des cépages d’Alsace, mais aussi d’assemblages, avec des expressions plus fruitées, parfois un peu perlées.
La pluralité des cépages
Adrien veut insuffler à ses vins une identité à la fois plus proche du terroir et de la nature. Dans ses vignes comme dans un tiers du vignoble alsacien, désormais converti au bio. « Le sol est vivant », se réjouit-il en désignant les plants de petits pois qui poussent entre les rangs de vigne pour apporter de l’azote. Le vigneron gère 45 références de vins. La largeur de sa gamme est en partie due à la diversité des cépages alsaciens. Il existe aussi des assemblages à l’instar de Drei Manner Win, qui revisite de façon cocasse la tradition désuète de l’edelzwicker, en combinant 11 cépages.
Le domaine ne manque pas de belles parcelles qui donnent lieu à des cuvées lieux-dits (Rutscherle, Kronenburg, Salzhof). Il dispose enfin d’un grand cru (Kirchberg), lui-même décliné en riesling et en pinot. Enfin, à côté de ses vins nature, Adrien maintient les vinifications traditionnelles légèrement soufrées qui ont fait le succès de son père. Le jeune vigneron entend « clarifier les choses sur les étiquettes en différenciant les vins Vincent Stoeffler (traditionnels) de ceux d’Adrien Stoeffler » qu’il va rebaptiser « vins contemporains ».
Retour de la fille prodigue
Comme Adrien, Céline Metz a connu une carrière très différente avant de revenir travailler au domaine familial de ses parents, à Blienschwiller (Bas-Rhin), en 2013. Trois ans plus tard, elle prend la suite de son père, Hubert. À la tête de 10 ha de vignoble, elle produit en moyenne 38 000 bouteilles. Ses vins arborent désormais son prénom et bénéficient d’excellentes notes dans de nombreux guides. Présidente de l’association de vigneronnes Les diVINes d’Alsace, c’est une figure alsacienne incontournable. Elle nous accueille au sommet du village pour nous faire déguster ses vins autour d’une imposante table d’observation en pierre : « Un endroit idéal pour découvrir ce terroir granitique et une nature foisonnante, qui résulte de la présence d’un sol vivant. » La vigneronne a converti le domaine au bio depuis 2021 et a entamé une démarche biodynamique depuis trois ans.
Céline nous entraîne ensuite dans sa cave dimière, datant de 1726. Elle y élève ses vins dans de grands foudres parfois centenaires. La jeune femme assume cette tradition, tout en recherchant une expression plus pointue du terroir dans ses vins. « Grâce à la biodynamie, la vigne s’enracine plus profondément dans le granit. » Ils expriment minéralité, tension et fraîcheur, à l’image de son riesling vieilles vignes 2019, ou dans les vins (riesling et gewurztraminer) issus de ses parcelles de grand cru Winzenberg. Un côté cristallin que l’on retrouve dans ses crémants minutieusement dosés. Céline Metz réhabilite le sylvaner, cépage productif trop longtemps galvaudé, pour en faire un joli vin de soif citronné. Elle nous rappelle que « l’Alsace est aussi une terre de rouges » avec sa cuvée le Baiser de Chloé 2019. Un pinot noir qui révèle un joli fruit et des tanins souples.
Alsace 2.0
À 6 km de là, à Scherwiller (Bas-Rhin), changement de décor. Nous arrivons au Domaine Achillée. Non seulement le chai est neuf, mais les vignes alentour s’étendent non pas sur des coteaux, mais dans la plaine. « Le sol local, pauvre et drainant, produit des raisins de qualité avec des rendements assez faibles, mais constants », rappelle Pierre Dietrich. Commercial à l’international, son père, Yves Dietrich, avait repris ce domaine familial pour se rapprocher de ses enfants.
Avant l’arrivée de ses deux fils, Jean et Pierre, à la tête du domaine depuis une bonne dizaine d’années, il se contentait de vendre son raisin produit en biodynamie à la coopérative. Les deux frères ont agrandi le domaine, le portant à 27 ha de vignes et 9 ha d’arbres fruitiers. Sous leur impulsion, la première oliveraie alsacienne a vu le jour l’année dernière. Ils ont créé un vaste chai à l’image de leur vignoble, ancré dans le développement durable.
Yves conduit toujours le domaine. Ses deux fils assurent la vinification, mais aussi la commercialisation et l’exportation des vins. « Ceux vendus aux États-Unis voyagent en voilier », renchérit Pierre. Leurs créations décoiffent avec des crémants zéro dosage ou blancs de noirs et un sylvaner avec une macération de trois jours. Ou encore un gewurztraminer sec présentant seulement 9 g de sucre par litre. Ils déclinent de très belles variétés de riesling à travers des sélections parcellaires à Hahnenberg, Scherwiller, Schieferberg ou Rittersberg. Jean et Pierre Dietrich ont également créé une structure de négoce, Pépin, qui commercialise des vins nature issus d’un réseau de vignerons certifiés bio. L’entreprise commercialise déjà 350.000 bouteilles par an, soit trois fois plus que la production d’Achillée.
Approche biodynamique
Proche du centre-ville historique d’Eguisheim (Haut-Rhin), le domaine Mann, dit Vignoble des 3 Terres, est aussi le résultat d’une construction contemporaine réalisée sur une grange de l’ancien chai. Durant 15 ans, Jean-Louis Mann a livré le raisin produit sur ses 16 ha de vigne à la coopérative Wolfberger. En 1998, il décide de passer de viticulteur à vigneron. « Dès 2004, raconte-t-il, j’ai converti le domaine au bio et réduit par deux mes rendements. »
Les 3 Terres deviennent vite une référence du village classé parmi les plus beaux de France. Son fils, Sébastien, s’inscrit dans la continuité. En accord avec son père, il est allé travailler dans les vignobles australiens et champenois, avant de revenir au domaine en 2009 et d’y miser sur la biodynamie. À ce propos, il est intarissable. « Nous ne voulons pas des vins de fruits mais des vins de terroir. 95 % de la réussite vient de la conduite de la vigne. » Un travail qui aboutit à des grands vins tendus et précis. Les rieslings vinifiés par le père et le fils, à l’image des grands crus Pfersigberg 1999 et 2023, se répondent en déclinant tous les états des arômes citronnés.
Des pionniers
C’est à Wettolsheim (Haut-Rhin), au Domaine Barmès-Buecher, que se clôt notre périple alsacien. La propriétaire, Geneviève Barmès, et sa fille Sophie nous reçoivent dans leur magnifique maison. Avec Maxime, le fils, elles conduisent le vignoble depuis le décès du père, François, en 2011. « Chacun a trouvé sa place pour conduire ce domaine de 18 ha qui a vu le jour en 1984, à la faveur de l’union des deux familles voisines », observe Geneviève Barmès. Son domaine représente un des grands noms du vignoble. Elle fait partie des pionniers de la biodynamie en convertissant la vigne dès 1998. Les dégustations comparées de millésimes jeunes et plus anciens montrent la régularité des vinifications et la transcription fidèle d’un terroir granit, qui offre un riesling Hengst solaire, minéral et salin.
On découvre aussi dans cette maison d’étonnants gewurztraminers, parfois secs, parfois doux mais où le sucre n’apparaît jamais comme un intrus. Cette maison qui cultive la rigueur et la mesure incarne à sa façon une image de l’éternelle Alsace.