Les Grands Esprits (du vin) se rencontrent

  • Temps de lecture : 6 min

Avec Les Grands Esprits, Pierre Poligone et Jean-Paul Mongin réinventent la transmission culturelle en associant aux vins des œuvres philosophiques et littéraires. Pensées comme des expériences à partager, leurs bouteilles invitent à lire, jouer, discuter et rire, pour faire de la culture un moment vivant, convivial et accessible à tous. Rencontre avec Pierre Poligone.

les grands esprits
Pierre Poligone, cofondateur des Grands Esprits. Crédit : Elisa Hendrickx.

Pierre Poligone, éditeur et professeur de philosophie, n’aime pas les savoirs désincarnés qu’il juge trop abstraits, trop solennels et sans doute trop éloignés de la vie réelle. Alors, presque malade de voir des œuvres majeures cantonnées à des cercles restreints, il a imaginé aux côtés de Jean-Paul Mongin, responsable des Éditions Les Petits Platons, Les Grands Esprits, une gamme de “vins philosophiques”, à déguster autour d’une tablée de bons copains tout en apprenant et en révisant ses classiques.

Qu’est ce qui vous a donné envie de créer Les Grands Esprits et pourquoi avoir choisi d’associer la philosophie et le vin ?

L’idée est partie d’un constat assez simple. Avec Jean-Paul Mongin, fondateur des Petits Platons, nous nous sommes demandés comment continuer à démocratiser la culture différemment : de manière plus vivante, plus incarnée, plus conviviale. Les Grands Esprits s’inscrivent donc naturellement dans la continuité des Petits Platons mais ils sont à destination des adultes.

Par ailleurs, on dit souvent que le vin est une boisson de culture. Nous avons voulu prendre cette expression au pied de la lettre. Les Grands Esprits, c’est une manière de découvrir la philosophie de façon conviviale, autour d’un moment de partage. De plus, en tant qu’éditeur, la question de la démocratisation a toujours été centrale dans mon travail. Je souhaite créer un rapport affectif à la culture, loin d’une approche trop aride ou strictement universitaire.


Jean-Paul, lui, apporte une double expertise. C’est un véritable amateur de vin, il connaît les produits, les domaines, et possède une solide formation en philosophie. De mon côté, je me situe davantage du côté de la cible. Mon rapport au vin est patrimonial : mes grands-parents étaient à Angers, je connais les vins de Loire depuis longtemps, mais j’ai découvert plus tardivement les appellations, les cépages, et surtout cette idée que les bouteilles portent des récits auxquels se superposent désormais des noms d’œuvres et d’auteurs.

Quelle est votre histoire personnelle avec la philosophie et avec le monde du vin ?

Jean-Paul a fait des études de philosophie à la Sorbonne, qu’il a prolongées jusqu’à un projet de thèse. Il porte Les Petits Platons depuis 2010 et en est le fondateur. Les Grands Esprits sont nés à côté, comme un projet autonome mais profondément lié dans l’esprit.
De mon côté, mon rapport à la philosophie est également universitaire. La philosophie peut parfois sembler très abstraite ; l’enjeu des Petits Platons, comme celui des Grands Esprits, est de montrer qu’elle a une dimension existentielle forte. Elle touche à des questions concrètes, au cœur de nos préoccupations quotidiennes.

L’autre idée fondatrice du projet était d’« éditer » des bouteilles de vin comme on édite des livres : accorder une grande importance à l’étiquette, au récit, à l’objet lui-même. Faire de belles bouteilles, pensées comme des objets culturels à part entière.

Quelles sont les valeurs que vous souhaitez transmettre à travers cette marque ?

La convivialité est vraiment le maître mot. Ces bouteilles sont pensées pour être bues à l’apéritif, comme des ice breakers. Elles contiennent des questions, des jeux, des propositions ludiques inspirées de la philosophie, avec un ton volontairement accessible et parfois drôle.
Mais c’est aussi une porte d’entrée vers les œuvres : comment découvrir ou redécouvrir des textes patrimoniaux sans intimidation. Une autre valeur importante pour nous est le choix de nos partenaires viticoles. Dès le départ, nous avons cherché des correspondances entre les noms des bouteilles, les œuvres, les images choisies et les vins.

À terme, nous aimerions aller encore plus loin dans le lien entre philosophes, écrivains et vin — par exemple Montaigne, qui produisait lui-même du vin.
Aujourd’hui, nous avons neuf références en termes d’auteurs et d’œuvres, et trois références de vin. Le Bergerac, par exemple, est une histoire d’amitié : ce sont des amis de Jean-Paul, une petite production artisanale d’environ 1,5 hectare.

Pourquoi avoir choisi Socrate, Descartes et Nietzsche pour cette première collection ?

Nous voulions des noms immédiatement identifiables par le grand public. L’idée était de proposer un premier aperçu de la philosophie occidentale en quelques bouteilles, sans prétention d’exhaustivité.
La même logique guide notre sélection littéraire : nous avons choisi à la fois des œuvres patrimoniales majeures et des textes populaires. La Princesse de Clèves, Jane Austen, mais aussi Les Trois Mousquetaires, Les Illuminations de Rimbaud ou À la recherche du temps perdu. Ce sont des œuvres connues, mais qui gagnent à être redécouvertes autrement.

Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionne l’expérience autour de vos bouteilles ?

Chaque bouteille possède un QR code sur la contre-étiquette. En le scannant, on accède à une page sécurisée qui propose plusieurs types de contenus.
Il y a d’abord le jeu : différentes modalités sont proposées, comme des quiz (« Quel mousquetaire êtes-vous ? ») ou des questions plus classiques, directement liées ou inspirées par l’œuvre. Certaines questions sont volontairement plus décalées par exemple autour d’Orgueil et Préjugés : « Croyez-vous au polyamour ? »

On trouve également une introduction à l’œuvre, une description du vin pensée en écho au texte — en cherchant à créer un lien entre le plaisir de la dégustation et celui de la lecture. L’idée est aussi de montrer que l’œnologie peut être abordée de manière moins solennelle. Je n’ai pas la science du vin, mais une culture littéraire : on ne se prend pas trop au sérieux, même si on fait les choses sérieusement.
La page comprend aussi une présentation du domaine viticole, un ebook de l’œuvre (toutes sont libres de droit), et un espace pour les enfants, avec à chaque fois un album des Petits Platons.

Comment imaginez-vous votre place dans l’univers CHR ?

Nous pensons que ce sont des bouteilles qui doivent être achetées à la bouteille, et non au verre. L’intérêt réside dans l’expérience complète : elle incite les clients à rester plus longtemps, à discuter, à jouer.
Nous assurons la livraison à Paris sans frais, et proposons une remise de 40 % à tous les restaurateurs, avec une bouteille hors taxe à 9,50 €. L’objectif serait de travailler avec une vingtaine de restaurants pilotes. L’avantage de notre production artisanale, c’est notre grande capacité d’adaptation : nous pouvons facilement répondre à des demandes spécifiques, comme des éditions particulières.

Enfin, l’idée n’est pas forcément d’être en permanence à la carte, mais d’être proposés ponctuellement. La force — et en même temps la faiblesse — du projet, c’est qu’il doit être porté par le restaurateur. La vraie valeur ajoutée, c’est l’expérience.

Quels retours avez-vous reçus du public et des professionnels ?

Les retours des particuliers sont très encourageants. Les vins sont appréciés, notamment les Graves blanc et rouge, et beaucoup de gens nous disent avoir énormément ri. Si certains l’achètent au départ pour la blague en me disant : « Je n’ai pas réussi à terminer La Recherche du temps perdu mais au moins je l’ai lu », ils découvrent ensuite réellement le projet.
C’est pour cela que je crois profondément aux Grands Esprits. L’idée fonctionne. Côté CHR, beaucoup de restaurateurs se montrent intéressés ; mon enjeu principal aujourd’hui est de lever les derniers freins. Si mon approche est très littéraire, l’expérience, elle se veut avant tout drôle, intelligente et conviviale.

PARTAGER