Souffrance psychologique : prendre soin des chefs
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La souffrance des chefs d’entreprise, notamment en restauration, est réelle. Et lorsque celle-ci devient aiguë, il est important de pouvoir trouver de l’aide. Grâce à son réseau de sentinelles et de psychologues, l’association Apesa apporte un soutien aux entrepreneurs en difficulté.
Gestion des équipes, fluctuations de la trésorerie, attentes des clients, crises économiques… Dans le monde de la restauration, les chefs d’entreprise sont soumis à une pression constante. Depuis 2013, l’association Apesa (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë) accompagne les dirigeants en détresse psychologique, en leur offrant un soutien concret et confidentiel.
Plus de 15.000 entrepreneurs ont déjà bénéficié de ce dispositif, révélant l’importance cruciale de la prévention dans un secteur exposé aux risques de burn-out et de détresse. « La souffrance aiguë peut conduire un dirigeant à penser que le suicide est une solution, rappelle Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien et cofondateur d’Apesa. Cela survient souvent après une liquidation judiciaire ou lorsqu’un entrepreneur a l’impression d’avoir tout perdu. C’est un moment où le soutien extérieur peut réellement sauver une vie. »
Réseau de sentinelles
Ainsi, l’Apesa se distingue par sa capacité à aller chercher le dirigeant là où il se trouve, plutôt que d’attendre qu’il franchisse lui-même la porte d’un psychologue. Le dispositif repose sur un réseau de « sentinelles ». Il s’agit d’acteurs du monde économique formés pour détecter les signes de souffrance psychologique : banquiers, experts-comptables, juges consulaires, membres d’organisations professionnelles ou autres entrepreneurs. « Ces sentinelles apprennent à poser les bonnes questions, explique Jean-Luc Douillard. Elles ne sont pas là pour soigner, mais pour identifier les moments difficiles, mettre des mots sur la souffrance et proposer l’accès au dispositif.»
Lorsqu’un dirigeant est identifié en souffrance, la sentinelle doit obtenir son accord pour transmettre ses coordonnées à un psychologue de l’association. Ce dernier va ensuite le contacter pour lui proposer quelques séances d’accompagnement. « Quand c’est le psychologue qui appelle le dirigeant, il vient beaucoup plus facilement que si c’était à lui de demander de l’aide », souligne Jean-Luc Douillard. L’approche proactive lève ainsi les barrières psychologiques habituelles, notamment la peur de paraître faible, l’habitude de fonctionner seul ou la difficulté à parler de soi. L’accompagnement est gratuit, confidentiel et réalisé à proximité du lieu de travail ou du domicile. « Les dirigeants doivent pouvoir pleurer, crier, être en colère, sans se sentir jugés. Nous leur offrons un espace neutre pour traverser ces moments difficiles », ajoute-t-il.
Identifier la détresse
Les restaurateurs, comme tous les entrepreneurs, peuvent montrer peu de signes de détresse. Toutefois, certains signaux d’alerte existent. « Le changement de comportement, qu’il soit négatif ou paradoxalement positif, est souvent le signal le plus important, détaille le psychologue. Un dirigeant qui a planifié son suicide peut soudain paraître plus calme, plus efficace, ce qui trompe son entourage. C’est pourquoi l’intervention précoce est cruciale. » Également, le repli et l’isolement, coupant le dirigeant de son réseau professionnel et personnel. Les troubles émotionnels ou comportementaux sont un autre signal, avec des débordements ou un déni face aux difficultés économiques. Ainsi que la prise de décision altérée et la violence, envers soi-même ou, plus rarement, envers autrui.
Selon le psychologue, les crises récentes — notamment la pandémie de Covid-19 — ont amplifié la détresse psychologique des dirigeants. « La crise a été un événement traumatique majeur, note Jean-Luc Douillard. Beaucoup de restaurateurs ont été épuisés psychologiquement et financièrement, avec une trésorerie dilapidée et des marges réduites. » À cela s’ajoutent les pressions structurelles : hausse des coûts des matières premières, exigences administratives, évolution des comportements des clients et des salariés. Le cumul de ces facteurs crée une inquiétude et un doute permanent pour les chefs d’entreprise.
Un enjeu collectif
En outre, Apesa fonctionne sur un modèle décentralisé, avec des associations locales responsables de chaque département. Le dispositif repose sur le bénévolat et la solidarité professionnelle, ce qui permet de garantir la gratuité des consultations, un point essentiel : « Un dirigeant qui n’a pas 50 € pour faire le plein de sa voiture ne pourra pas payer 60 ou 70 € pour voir un psychologue. » L’initiative ne commercialise aucun service et se déploie uniquement sur demande des acteurs locaux souhaitant soutenir les dirigeants de leur territoire. « Trop souvent, les chefs d’entreprise négligent leur santé ou ne consultent que lorsque les signaux d’alarme sont déjà trop aigus, explique le psychologue. J’ai des phrases un peu comme des adages, c’est “agir plutôt que subir” et “faire des pauses pour éviter la pause”. Le faire, c’est aussi protéger son entreprise et son capital humain. »
Ainsi, pour les acteurs de la restauration, la prévention de la souffrance psychologique est stratégique. Elle impacte la capacité à gérer, à prendre des décisions et à traverser les périodes de crise. En effet, un soutien précoce et ciblé peut sauver des vies et maintenir la performance des entreprises. « La santé mentale des dirigeants n’est pas un sujet secondaire, conclut Jean-Luc Douillard. C’est un enjeu collectif. Tout le monde doit contribuer à identifier et accompagner les chefs d’entreprise en difficulté. » Si seul, le dirigeant est vulnérable, avec du soutien, il est possible de prévenir les drames.