Pop culture : l’âme des bistrots en chanson

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Les bistrots représentent pour les chanteurs des refuges, des lieux de passage. La fenêtre qu’ils ouvrent sur le monde reste une source d’inspiration. Parfois même, les cafés offrent des tremplins pour de jeunes carrières

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En 1881, Aristide Bruant, accueilli sur la scène du cabaret Le Chat Noir (Paris 18e), compose une ode à l’établissement (qu’il rebaptisa Au Mirliton) autour duquel il « cherche fortune […], au clair de la lune, à Montmartre, le soir ». Ce refrain qui a traversé plus d’un siècle résonne encore parfois dans les fêtes populaires. Les chanteuses réalistes ont souvent choisi les cafés comme théâtres d’amours sans lendemain, à l’instar de Fréhel qui donne à boire aux mariniers au Bistrot de l’écluse, ou d’Édith Piaf, avec L’Homme des bars (1941). Parfois les amours se concrétisent avec Lys Gauty, Le Bistrot du Port (1934). Plus tard, en 1975, dans Le Bistrot ivre, Catherine Lara attend l’amour qui ne vient jamais et conclut : « J’avais trop soif de vivre que j’en ai bu la mer. »

Longtemps, les cafés ont été perçus dans les chansons comme des lieux de perdition ou au mieux de refuge pour les désespérés. En interprétant Louis Aragon en 1964, Que serais-je sans toi ?, Jean Ferrat assure que « le bonheur n’est pas un quinquet de taverne ». Pourtant, trois ans plus tôt, il montrait davantage d’enthousiasme en fredonnant « les petits bistrots, c’est comme un béguin, toujours on y r’vient ».

L’Auvergnat, au Bougnat, chez Laurette…

On retrouve cette ambivalence chez Georges Brassens qui dans Le Bistrot (1960) évoque « le vieux bistrot tenu par un gros dégueulasse », derrière lequel se dessine en filigrane le portrait de Yanek Walczak, patron légendaire d’Aux sportifs réunis (Paris 15e). D’un autre côté, le Sétois reste l’inoubliable auteur interprète de L’Auvergnat (1954), hymne à la solidarité de cette communauté régionale. Selon certains, cette chanson aurait été inspirée par Louis Cambon, exploitant du Bar des amis (Paris 14e), chez qui le chanteur laissait de copieuses ardoises.

Henri Tachan salue, lui aussi, les Auvergnats dans sa chanson Au Bougnat (1964), quand il écrit « le bougnat, vrai comme la terre est ronde, tournera jusqu’à la fin du monde ». Pierre Perret chante aussi des Auvergnats dans Les Auverploums et s’exclame « Les bougnats ce sont mes copains ». La même année, il connaît le succès avec Le Tord Boyaux (1964) où il caricature Bruno, un gargotier infâme qui, contrairement aux pronostics de l’interprète, n’est toujours pas devenu propriétaire de la Tour d’argent.

D’autres voix sont beaucoup plus lyriques sur le sujet. En 1914, l’auteur Louis Bousquet s’extasie devant La Caissière du Grand Café Burtin, à Grenoble. Ce classique de la chanson sera ensuite interprété par Fernandel, Henri Genès et Marcel Amont. Plus tard, en 1938, Charles Trénet s’empare avec humour de cet imaginaire en composant Le Grand Café. Mais cette fois, la caissière « pleurait au fond d’son tiroir » et le client confondu pour grivèlerie est « fait au Grand Café ».

La nostalgie représente un sujet récurrent. Dès 1936, Berthe Sylva regrette le vieux Montmartre et entonne « Où est-il mon tabac et mon bistrot du coin ? ». Et 54 ans plus tard, Les Garçon Bouchers lui répondent en écho avec « Dans la salle du bar tabac de la rue des Martyrs ». Un ultime témoignage avant la gentrification totale du quartier. Francis Lemarque, lui, croit revoir tous ses amis dans le miroir du
Bar du dernier verre (1965). La même année, Michel Delpech compose avec une grande tendresse son titre Chez Laurette.

Renaud, chantre des cafés

Il y a enfin les piliers de bistrots qui racontent leurs excès, parfois avec amertume, à l’instar de Bernard Dimey qui chante, en 1968 Le Bistrot d’Alphonse où « on est venus, trente ans, se tourniquer la gueule. Et se pourrir le foie, un peu toutes les nuits ». Serge Gainsbourg, dans L’Alcool (1958) parle « des troquets du faubourg », où il a « des ardoises de rêveries ». C’est en se morfondant dans un pub anglais du coeur de Londres que lui apparaît la vision de Initials BB (1968).

Mais, le chantre incontesté des cafés demeure Renaud. Dès 1974, il montre sa fascination pour la brasserie La Coupole en évoquant « Toutes les idoles, les carolines en crinolines ». En 1977, il connaît le succès avec Laisse Béton, dont l’histoire débute autour du flipper d’un bar. Plus récemment, en 2022, il reprend Si tu me payes un verre, de Serge Reggiani en promettant « qu’on ira jusqu’au bout ». C’est aussi dans Mon bistrot préféré (2002), qu’il convie les grands artistes poètes et écrivains.

Entre-temps, il a passé en revue dans ses chansons les prestigieuses adresses parisiennes, critiquant l’ambiance intellectuelle régnant au Flore et aux Deux magots (L’entarté, 2002). La Closerie des lilas (À la Close, 2006), son adresse fétiche, où « il noircit des pages de rimes et de prose », a droit à une chanson particulière. Renaud y décrit ceux qui viennent « boire de l’absinthe et la mélancolie ». Mais, c’est aussi dans « dans ce bel endroit inconnu des blaireaux » qu’il rencontre « l’amour et la beauté », celle pour qui il a « retrouvé le joli goût de l’eau, renoncé pour toujours au poison anisé. »

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