Vin rouge : Un vent de fraîcheur

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Alors que la dynamique du vin rouge a tendance à plonger, des vignerons misent sur cette couleur d’une tout autre manière. Ils se tournent vers des rouges légers et frais afin de proposer une approche plus décontractée de la dégustation, attirant également un public plus jeune.

Vin rouge
Le Chouchou est l’une des deux cuvées de rouge frais de Gérard Bertrand pour les CHR. Crédit : David Fritz Goeppinger

Leurs lancements, il y a un peu moins d’un an et demi, avaient fait grand bruit. Deux figures majeures du vignoble français, les négociants-vignerons Gérard Bertrand et M. Chapoutier, avaient en effet dévoilé des cuvées de rouges légers : Le Chouchou (11 % vol.) et Rouge Clair (12,5 % vol.) pour le représentant du Languedoc, et également Rouge Clair (12,5 % vol.) pour celui installé à Tain-l’Hermitage, dans la Drôme. Des vins rouges bien spécifiques. Une robe claire, translucide, à la bouche fraîche. « Le Chouchou est plus souple, tourné vers le fruit avec du croquant, quand Rouge Clair se révèle plus soutenu et épicé », rapporte Emma Bertrand, directrice de création, du digital et de l’expérience client chez Gérard Bertrand.

Du côté du Rouge Clair de M. Chapoutier, « un petit côté poivré, nous ne voulions pas entrer dans l’aromatique issue de la thermovinification, avoir ces arômes de Beaujolais primeur », décrit Michel Chapoutier, P-DG de M. Chapoutier. L’autre particularité de ces vins rouges est qu’ils sont à consommer frais : entre 10 °C et 12 °C pour Rouge Clair de M. Chapoutier et à 13 °C pour les deux vins de Gérard Bertrand. Une façon de mettre en avant le rouge dans une période délicate en termes de consommation pour le vin en général et le rouge en particulier.

En effet, le contexte mondial est à la déconsommation de vin. À ce propos, dans sa dernière note de conjoncture vitivinicole portant sur l’année 2024, l’Organisation internationale de la vigne et du vin relève que la consommation de vin a baissé de 3,3 % en un an, pour s’établir à 214 millions d’hectolitres. Le plus bas niveau atteint depuis 1961… « Cela est dû à l’intersection de facteurs économiques et géopolitiques qui génèrent de l’inflation ainsi que de l’incertitude, mais aussi à un déclin des marchés parvenus à maturité qui est déterminé par une évolution des préférences de mode de vie, des habitudes sociales en pleine transformation et des changements comportementaux des consommateurs liés à la génération », tente alors d’expliquer l’organisation.

La France, qui a représenté le premier pays consommateur en Europe en 2024, connaît la même situation. Ainsi, 23 millions d’hectolitres de vins ont été consommés, en baisse de 3,6 % par rapport à 2023 et même de 4,9 % par rapport à la moyenne quinquennale. « Presque toutes les couleurs, vignobles et segments perdent des acheteurs en 2024, particulièrement le rouge (-7 % en volume par rapport à 2023) », mentionne de son côté FranceAgriMer au sujet de la consommation à domicile.

Quête de légèreté

Michel Chapoutier possède un avis tranché sur la question. Avis qui éclaire sur la genèse de sa cuvée de rouge léger. « Ce n’est pas qu’il y a une déconsommation des vins rouges, mais plutôt une déconsommation des vins chauds », avance-t-il alors. Et de poursuivre en montrant que le rouge léger n’est absolument pas nouveau et que l’offre actuelle apparaît comme un retour en arrière dans l’histoire du vin : « Avant la création des appellations d’origine contrôlée [en 1936, NDLR], la qualité des vins se jugeait par leur degré d’alcool. Plus il y avait d’alcool, meilleurs ils étaient. Ce qui faisait que nous servions les vins plutôt chauds. Parce que l’alcool se dilate avec la température, quand vous servez un vin plus chaud, vous avez l’impression qu’il contient plus d’alcool. Ceci explique pourquoi, dans l’inconscient collectif, nous ne mettons pas les rouges au frais. »

L’Anivin de France, qui représente la catégorie des Vins de France, incarnée par sa directrice Valérie Pajotin, voit quant à elle dans cette tendance récente « une autre façon de les faire revenir à la carte ». Et pour cause, « il se buvait plus de rouge, de la catégorie des Beaujolais et des vins de Loire, des vins légers, fruités ; mais est passé par là le Beaujolais bashing qui les a fait un peu disparaître », poursuit-elle.

De plus, Michel Chapoutier ne s’arrête pas là. Le vigneron-négociant propose en effet une explication complémentaire, pour mieux comprendre le manque de cohérence entre l’offre en vin rouge et la demande des jeunes générations en âge de consommer de l’alcool. « Lors des Trente Glorieuses, la demande en vin est énorme. Il y a eu des sélections clonales [choix de souches de vigne, NDLR] qui ont été davantage orientées vers la quantité plutôt que vers la qualité », explique-t-il.

Résultat : des vins dilués, même dans de grandes appellations. En 1982, le critique de vin américain Robert Parker impose la concentration comme nouvel étalon. Puis, dans les années 2000, la montée des degrés alcooliques liée au réchauffement climatique pousse les producteurs vers des vins toujours plus puissants, mais souvent techniques et moins gourmands. « On a fini par produire des vins qui ne parlaient plus aux jeunes générations, explique Michel Chapoutier. Ils ont grandi avec des boissons fraîches – jus, sodas, cocktails. Ce n’est pas qu’ils n’aiment pas le rouge, mais on ne leur a jamais appris à boire chaud. »

Ainsi, un retour vers des vins rouges légers, à la buvabilité facilitée et à servir frais permettrait d’adresser une tranche d’âge jusque-là nullement atteinte ? C’est ce que croit Michel Chapoutier. Et il n’est pas le seul. « Ces cuvées sont nées de ma volonté. Elles correspondent à des produits que je consomme, qui sont représentatifs de ma génération [25-35 ans, NDLR] », confirme Emma Bertrand, la fille de Gérard Bertrand, qui y voit elle aussi « une manière de redynamiser » la catégorie du « rouge qui est en déclin ».

Des vins tout-terrain

Un chemin qui fait des émules. La cave coopérative Plaimont, représentant les vins du Piémont pyrénéen, a également choisi de poursuivre dans sa stratégie singulière visant à casser les codes traditionnels du vin. « Sur les côtes-de-gascogne blancs, nous avons des vins très digestes, aromatiques, dans le plaisir immédiat », explique Olivier Bourdet-Pees, directeur général de Plaimont, citant notamment la cuvée Elia, naturellement basse en alcool, à 9 % vol. Et de poursuivre: « À l’inverse, en rouge, nous avons une image de vins de table. Nous passons à côté de ce que nous pouvons proposer en termes de vin d’apéritif. »

Raison pour laquelle la coopérative d’environ 400 vignerons a travaillé pendant cinq ans sur les cépages et la vinification pour produire « des vins rouges qui s’expriment sans la présence de tanins ». Le résultat ? Les cuvées Néomad 2023 (à servir en 12 et 13 °C), en AOC madiran, à base de tannat, et Paparoc 2024 (à servir entre 10 et 12 °C), en IGP côtes-de-gascogne, à base des cépages tannat et cabernet franc. « Le tannat est le cépage le plus tannique de l’AOC madiran », souligne alors le directeur général, pour montrer que « ce type de cépage dans un climatfrais ouvre le champ des possibles ». Sans oublier l’expertise lors de la vinification « en jus pour éviter d’extraire des tanins supplémentaires ».

En termes de cépages, certains sont plus propices que d’autres pour produire des cuvées légères. Tel est le cas du gamay, symbole, notamment, du vignoble du Beaujolais. « Il s’agit d’un cépage moyen en tanins qui peut donner des rouges légers et fruités », déclare Marine Descombe, à la tête de la Famille Descombe, avec François Descombe et Kevin Jandard. Le trio possède le Château de Pougelon, dans le Beaujolais, et le domaine bourguignon Passy Le Clou. Avec la cuvée Miss Gamay, en Vin de France, ils souhaitaient « une cuvée plus fruitée, avec un arôme de framboise, mettant en avant le cépage ». Celle-ci « est l’un des rouges gourmands, croquant, qui peut être bu un peu plus frais », ajoute Marine Descombe. En outre, l’atout du gamay est d’être « l’un des cépages qui s’adapte le mieux aux cuisines du monde entier ».

Plus globalement, les cuvées de rouge léger permettent d’envisager des moments élargis de consommation. Nous pouvons même parler d’une consommation décomplexée. Une telle couleur n’est alors plus cantonnée aux seuls plats de viande. Elle peut ainsi aisément se concevoir lors de l’apéritif et se remettre au niveau du blanc et du rosé lors de tels moments. Et même « en long drink avec des glaçons », comme le conseille Michel Chapoutier.

Maéva Rougeoreille, cheffe sommelière de l’Auberge du Père Bise, située à Talloires-Montmin (Haute-Savoie), qui a été distinguée du Prix Michelin de la Sommellerie 2025, recommande quant à elle de telles cuvées avec « des plats 100 % végétariens ou sur des desserts peu sucrés » mais également avec des fruits de mer. « Beaucoup de clients n’apprécient pas les blancs, pour des raisons de sulfite », relève-t-elle, ce qui profite aux rouges légers. Ces derniers tirent également avantage de la météo, « quand il fait chaud », ajoute-t-elle.

Ce type de cuvées possède ainsi de nombreux atouts. Et les CHR ne s’y trompent pas. « Ils sont de plus en plus proposés », se félicite Marine Descombe, qui note que ces « rouges sont très intéressants pour du vin au verre, afin de découvrir ». Même son de cloche du côté de Plaimont, dont le directeur général savoure une évolution des mentalités : « Des restaurateurs nous disaient souvent que ces vins ne marcheraient pas. Nous avons beaucoup travaillé avec eux et progressivement nous avons constaté un intérêt qui grandissait. Depuis le début de l’année 2025, les résultats sont très encourageants. »

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