Chronique – Il est Zinc’ heure,Paris s’éveille et la nuit s’étain
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La chronique de Laurent Bihl, historien et auteur d’Une histoire populaire des bistrots (Nouveau monde, 2023), pour l’Auvergnat de Paris.
Nous espérons que le lecteur de L’Auvergnat de Paris, sage, avisé et cultivé, a cessé de croire à la légende du « Bistro-Bistro » russe qui aurait été à l’origine du terme « bistrot » à partir de 1815. Lorsque d’improbables cosaques seraient montés à cheval sur la butte Montmartre pour étancher leur soif. Si le cosaque connaît une soif éternelle – c’est connu – on a du mal à comprendre l’intérêt de gravir un raidillon dressé sur les étriers pour aller consommer une infâme piquette, lorsque le meilleur vin du temps attend nos envahisseurs dans les voluptueux cafés du Palais-Royal… Le problème est qu’avant 1884, on ne trouve le terme « bistrot » nulle part, ni dans la littérature ni dans la presse.
Une autre légende urbaine court désormais les discussions d’initiés, concernant l’origine du « Zinc » au dessus duquel on trinque à l’apéro depuis des décennies, maintenant que les cosaques sont repartis et que les sodas et les McDo n’ont pas encore achevé leurs processus inondatoires. Comme toute mystification, la galéjade est savoureuse, on vous la livre en deux mots : durant l’Occupation, les envahisseurs allemands sont en quête d’étain pour les soudures de leurs radios et réquisitionnent à cet effet les comptoirs des débits de boissons. Comme en langue tudesque, l’étain se dit « Zinn », vous avez compris le truc… À partir de là, le « zinc », c’est le comptoir. Le souci, c’est que l’authenticité de l’anecdote équivaut à notre cosaque assoiffé cascadant sous les moulins.
Reprenons : en 1816, une ordonnance royale prohibe les comptoirs en plomb. On préfère ne pas imaginer les effets de la rencontre entre les verres de piccolo du « Joyeux Bercy », le plomb des comptoirs et l’épigastre des clients survivants. Dès lors, la plupart des comptoirs sont réalisés en zinc laminé, lequel présente une corrosion presque instantanée lorsque le jus de treille déborde et lui coule dessus. Progressivement, les cafetiers qui sont lassés de passer leurs soirées à décaper leurs comptoirs, passent à l’étain, puis à l’acier. Pourtant, dans le langage populaire, « zinc » et « étain » deviennent de parfaits synonymes pour caractériser le comptoir d’estaminet. Solliciter la littérature nous est alors d’un précieux secours, Zola :
« Dix pas plus loin, s’ouvrait la buvette, un autre guichet, avec un comptoir d’étain luisant, où étaient rangées les parts de vin, de petites bouteilles sans bouchon, encore humides du rinçage. » (Au bonheur des dames, 1883)
Mais encore. « Le comptoir surtout, à droite, était très riche, avec son large reflet d’argent poli. Le zinc retombant sur le soubassement de marbre blanc et rouge, en une haute bordure gondolée, l’entourait d’une moire, d’une nappe de métal, comme un maître-autel chargé de ses broderies. » (Le Ventre de Paris, 1873).
C’est tout le charme du troquet, de secréter des myriades de contes et de légendes qui s’entrelacent aux contreforts de l’authentique… Histoire de taxer une tournée générale au barde audacieux qui prétendra vous faire un cours universitaire sur le bistrot cosaque (choc) et le zinc germanique (chic).