Sarah El Haïry : « L’inclusion des enfants est notre prochain grand combat »

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L’accueil des enfants dans les établissements de restauration et d’hébergement est devenu un sujet de crispation pour les familles. Face à la multiplication des offres « sans enfants », Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’enfance, entend remettre le droit au cœur d’un sujet aux interprétations floues et analyse le problème sociétal de fond, qui a conduit à cette forme d’intolérance vis-à-vis des plus jeunes.

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Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l'enfance. Crédit : Ministère du travail, de la santé, des solidarités et des familles

Le « no-kids » s’affiche désormais ouvertement et sert même parfois d’argument marketing. Quelle est la responsabilité de l’État dans notre rapport actuel aux enfants dans l’espace public ?

Nous connaissons une baisse démographique majeure, les proportions de population s’inversent. Et, c’est un fait, moins il y a d’enfants, moins on les supporte. Autre effet, le décrochage des salaires intervient souvent dès la naissance du premier enfant, révélant un modèle qui n’a pas su articuler travail et parentalité. Les écueils sont nombreux, en termes de niveaux de salaires, de solutions de garde et de leurs coûts, la difficulté d’obtenir un temps partiel, etc. Pourtant, le désir d’enfant demeure chez les jeunes générations. Ce sont avant tout le manque d’adaptation de la société et du monde du travail qui freinent le passage à l’acte.

Dans les métiers du CHR, on constate que le soutien à la parentalité n’est pas au niveau. Et, plus généralement, dans ces secteurs qui s’exercent de fait sur les temps dits familiaux, les soirées ou les week-ends. Par ricochet, ce manque de considération rejaillit dans l’accueil de la clientèle. Notre pacte social, basé sur la solidarité entre les générations, ne pourra bientôt plus tenir si on ne se place pas en soutien des jeunes parents, dans le cadre du travail, et plus globalement.

Que pensez-vous de l’accueil actuel des enfants dans les CHR ?

Nous sommes face à une question de choix. Au-delà de sa carte et de son positionnement tarifaire, au-delà de la clientèle cible, il s’agit de déterminer comment son établissement se positionne vis-à-vis de l’accueil des enfants et quel message se diffuse à travers cela. À ce stade, il n’est pas question d’investissements. Il peut s’agir simplement d’installer une table à langer, d’enlever une table pour pouvoir mettre une poussette ou proposer un set à colorier. Il est davantage question d’état d’esprit que de business.

Comment intervient la loi vis-à-vis des établissements qui refusent l’accès aux enfants ?

La loi qui lutte contre les discriminations intègre la discrimination par l’âge. Un établissement qui refuse une catégorie de personnes ou qui communique dans ce sens peut se voir condamner. J’ai alerté les représentants de la profession à ce sujet. Les sanctions peuvent être d’ordre pécuniaire ou administratif par un retrait de licence par exemple. Pour autant, la réalité est plus subtile car la plupart jouent sur les mots et contournent les termes de la loi en « réservant aux adultes ». Mais la loi prévoit déjà des règles s’agissant des lieux interdits aux enfants en raison des risques, notamment les casinos ou les établissements de nuit. Ce n’est par ailleurs pas illégal d’organiser des tranches horaires dédiées aux adultes dans son établissement, pour gérer malgré tout les besoins des clients mais sans refuser aucune prestation.

Les offres « no-kids » bénéficient aujourd’hui de l’absence de jurisprudence claire. Une procédure engagée récemment par une famille pourrait faire évoluer l’interprétation du droit. Un rapport remis par la Commission nationale consultative des droits de l’homme apporte également un éclairage objectif qui devrait conduire le secteur à s’interroger sur ces pratiques.

Au-delà de l’aspect sociétal, y voyez-vous un enjeu économique pour les établissements?

Les enfants ne génèrent pas le ticket moyen d’un restaurant, mais ils représentent un enjeu de long terme. Attirer un client se joue souvent dès le plus jeune âge, et si les enfants ne sont pas les bienvenus, les parents ne viennent pas non plus. Face à la facilité de la livraison, les restaurants peuvent être à l’origine de ces madeleines de Proust, de ces environnements qui marquent l’enfance. Un positionnement favorable aux enfants est un levier de fidélisation et d’acquisition plus durable que les ajustements d’offres et de tarifs. Compte tenu de la multiplicité de l’offre, c’est une erreur de rester focalisé sur le produit. Il faut trouver d’autres verticales, plus directes, plus incarnées, pour acquérir des clients. Je suis persuadée que dans les années à venir, cet aspect pourra entrer en ligne de compte dans la valorisation des fonds de commerce.

Dans un moment où il y a de l’exigence et une question de pouvoir d’achat, l’acquisition client va coûter de plus en plus cher. Et, ce n’est pas la présence d’un menu enfant qui changera la donne, c’est l’état d’esprit. Je suis convaincue que l’inclusion des enfants est notre prochain grand combat socio-économique. Les entreprises s’impliquent désormais largement en termes de responsabilité sociale et environnementale. Pour le moment, l’environnement occupe la majeure partie du débat, car les répercussions des actions sont mesurables et opposables. Le social, au sens de la vie en société, est presque un muscle atrophié de cette dynamique. Il est vu essentiellement sous le prisme de la marque employeur et du recrutement, mais il n’est pas pensé au-delà des obligations légales d’accessibilité. Il faut désormais considérer cette dimension sociale de l’accueil des enfants comme un actif stratégique pour l’entreprise.

Quelle est la bonne posture à adopter, selon vous?

Il faut désormais considérer la gestion des usages, pour créer des lieux non pas favorables à un public en particulier, mais qui élargissent le socle commun au plus grand nombre possible de publics, pour au final élargir l’assiette de clients. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec le développement de la restauration végétarienne. Petit à petit, cela s’est développé dans la plupart des restaurants. Et on a intégré que sans cela, on s’expose à une perte de clients. On commence à intégrer des réponses à ces choix spécifiques.

Quel est votre lien avec les organisations professionnelles de la restauration?

Nous sommes en contact sur ces questions, mais les retours sont mitigés. Nous avons échangé notamment sur la place de l’enfant en fonction de la stratégie d’établissement. Les problématiques ne sont pas les mêmes selon que la clientèle soit nationale, internationale ou de groupe. Mais, je constate qu’il y a encore un vrai tabou sur le « no-kids » dans le secteur. Les représentants de la profession ne sont pas à l’aise avec ce concept, car des établissements réussissent justement grâce à cet argument différenciant. Ils me disent qu’ils répondent à une demande. Mais doit-on répondre à toutes les demandes ? Quelle image de l’accueil des enfants en France veut-on donner à l’international?

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