Brasserie Dupont : la bière saison, mais pas que…
- Temps de lecture : 10 min
À Tourpes, en Wallonie (Belgique), la Brasserie Dupont produit de la bière depuis 1844. La Saison Dupont, une bière sèche et désaltérante, demeure son fer de lance. Néanmoins, face aux incertitudes touchant le secteur brassicole, la brasserie belge n’a pas hésité à se diversifier. Entretien avec Olivier Dedeycker, gérant de la Brasserie Dupont.
Pouvez-vous présenter la Brasserie Dupont ? Quelle est son histoire ?
Au départ, la Brasserie Dupont est une ferme datant de 1759 qui est devenue une ferme brasserie en 1844. Elle n’était pas aux mains de la famille Dupont mais appartenait à un agriculteur du village de Tourpes. En 1920, Louis Dupont, alors jeune agronome, voulait s’expatrier au Canada pour y exploiter une ferme. Toutefois, afin de l’en empêcher, ses parents lui achètent la ferme Rimaux-Derrider qui devient donc la brasserie Dupont. Louis Dupont n’avait pas d’enfant, il s’est donc associé avec l’un de ses neveux, Sylva Rosier, à savoir mon grand-père, qui a ensuite repris l’exploitation. Il y travaillait déjà, davantage en tant que conseiller technique parce qu’il travaillait dans une brasserie industrielle en Belgique.
Il apporté de la modernité dans le sens où il a amené des techniques que Louis Dupont ne connaissait pas encore, mais tout en restant vraiment fidèle à la tradition des bières saison. Sylva Rosier a très vite associé ses trois enfants à la brasserie, qui s’est transmise de génération en génération. C’est ce qui explique qu’à l’heure actuelle, nous sommes 12 actionnaires dans la brasserie, mais je suis le seul actif. J’y travaille depuis 1990, au départ comme ingénieur brasseur puis depuis 2012 comme gérant.
À lire aussi
Au fil des générations, nous avons souhaité conserver cette histoire et les anciennes techniques de production en activité. Nous n’avons jamais envisagé de déménager sur un site plus moderne. Nous avons seulement déplacé il y a quelques années la partie logistique à Leuze-en-Hainaut (à seulement quelques kilomètres de Tourpes) pour des questions d’extension, mais toute la partie production se situe toujours à Tourpes.
La production s’élève aux alentours de 30.000 hectolitres. L’année 2022 a été la plus importante et depuis nous avons légèrement diminué. Pour l’instant, nous stagnons. Nous avons légèrement perdu des volumes à l’exportation, notamment en France, qui représente notre plus gros marché export. Pour comparer, en 1990, nous produisions à peine 5.000 hectolitres. Nous avons connu une croissance assez soutenue de 2003 à 2022. Il s’agissait de croissances à deux chiffres. Nous avons dû investir énormément dans les cuves et la chaîne d’embouteillage. La production plafonne à 30.000 hectolitres mais nous avons la capacité de produire davantage : jusqu’à 45.000 hectolitres est tout à fait réaliste.
Nous avons toujours anticipé afin d’avoir de l’aisance en volume de cuves et de chambres de maturation. Et ce, pour pouvoir répondre à une demande sans modifier la technique ou la durée de production. Dans ces 30.000 hectolitres, nous avons environ 30% en fût et le reste en bouteille, dont plus de la moitié en bouteilles de 75 cl, soit environ 1,8 million de cols.
Que représente pour vous le marché français ?
La France correspond à plus ou moins la moitié de notre volume export, sachant que nous exportons plus ou moins 45% de notre production. La France représente 20 à 25% de nos ventes totales. Jusqu’en 2022 inclus, il s’agissait d’un marché en très forte croissance. C’est quelque chose qui s’est surtout construit ces 15 dernières années. Sur les deux dernières années, nous avons perdu un peu de volume, mais la France reste notre marché principal.
Nous sommes déjà bien implantés dans les Hauts-de-France mais nous voudrions encore nous renforcer. L’idée est de pouvoir développer nos ventes en France, en travaillant au niveau de la communication sur la bière Saison Dupont pour faire connaître notre histoire et nos bières. Nous sommes actuellement davantage répandus dans l’ouest, à Nantes en particulier, et dans l’est, à Lyon. Sur Paris, nous sommes présents mais jamais assez. Il s’agit d’une ville que nous travaillons de manière régulière, en collaboration avec un distributeur CHR.
Qu’est-ce qu’une bière saison et en quoi symbolise-t-elle la Brasserie Dupont ?
Il s’agit en Belgique de la bière produite dans la ferme brasserie. La spécificité du produit tient dans le fait qu’on ne peut pas regrouper toutes les bières saison autour d’une couleur ou d’une amertume bien précise. Le but premier de cette bière était de désaltérer les ouvriers qui travaillaient l’été dans les champs. Elle ne doit donc pas être trop forte en alcool. Elle doit être atténuée dans le sens où il ne doit plus y avoir de sucres résiduels. Ce sont à la fois la salle de brassage et la levure qui le permettent. Tout cela se combine également avec de l’amertume. Il ne s’agit pas d’une amertume extrême, nous ne parlons pas d’IPA. L’amertume est soutenue pour contribuer au caractère rafraîchissant de la bière.
La refermentation en bouteilles est en outre assez importante afin de consommer les derniers sucres de la bière. Je dirais que c’est ce qui nous a distingués d’autres petites fermes brasseries dans les années 1950. Mon grand-père a alors isolé et cultivé lui-même les levures. Nous les cultivons toutes sur place.
À lire aussi
La Brasserie Dupont a toujours continué de produire la saison et ce, même lorsque les ventes devenaient catastrophiques. En 1990, nous ne réalisions que deux à quatre brassins par an, pas plus. Avant cela, dans les années 1960, voyant que la saison perdait en volumes de ventes, mon grand-père a essayé de développer d’autres bières. Il a d’abord imaginé une pils que nous produisons toujours, avant de créer la Moinette, en réalité une bière qui possédait la même recette que la saison mais en plus fort.
La brasserie a ainsi pu continuer à vivre grâce à la pils et à la Moinette, cette dernière étant notre produit numéro un jusqu’en 1998, voire jusqu’au début des années 2000. Puis un importateur américain nous a contacté pour commercialiser la Saison Dupont aux États-Unis, en s’appuyant sur Michael Jackson, l’écrivain spécialisé dans la bière qui ne tarissait pas d’éloges sur elle.
Beaucoup d’importateurs ont découvert notre bière aux États-Unis, ce qui a fait son succès. La Saison Dupont est redevenue le produit numéro un de la Brasserie Dupont à partir des années 2005-2006. Elle représente aujourd’hui 35% de nos ventes sur une gamme d’une dizaine de bières. Cette histoire est en outre encore plus belle parce que nous n’avons pas changé la composition de la bière dans les années 1960 alors qu’elle n’était plus à la mode.
Quelles sont cette année vos principales nouveautés ?
D’un point de vue technique, nous avons su nous adapter à certains marchés en produisant de la canette. Nous avons cette année décidé d’investir dans notre propre ligne de mise en canette. Alors que la Saison Dupont en canette était uniquement réservée aux États-Unis, la Brasserie Dupont la déploie à partir de septembre 2026 sur d’autres marchés, en Belgique et dans les pays où la canette est un conditionnement mature (Asie, Scandinavie, France, Pays-Bas…).
En termes de produits, nous avons sorti en mars 2026 la FOMO et la Saison Légère. Nous avons souhaité développer une gamme de bières sans gluten en restant dans la gamme bio. Nous avons profité de la sortie de ces bières sans gluten pour revisiter la bio légère, qui correspondait à une bière à 3,5% vol. Une bière que je trouvais finalement assez proche du style d’origine parce que les saisons correspondaient à des bières très légères.
Nous avons souhaité jouer encore davantage le jeu en lui donnant le nom de Saison Légère et en réduisant la teneur en alcool à 2,8% vol. Elle se vendait mais nous estimions qu’elle possédait un potentiel encore plus important.
À ce jour, nous ne sommes pas encore prêts à produire de la bière sans alcool. Je ne m’y retrouve pas au niveau des techniques utilisées par beaucoup de brasseries où l’on découvre des bières riches en glucides et notamment en sucre. Ce qui est à contre-courant d’une bière saison. Nous devons donc trouver une technique différente. Nous réalisons des essais, nous suivons ce dossier mais ce ne sera pas pour 2026.
Il existe toute de même une demande importante sur le sans gluten en Belgique et à l’export. Cela permet également de nous diversifier un peu parce que ces dernières années nous avons perdu en volumes.
À lire aussi
Enfin, la Brasserie Dupont revisite la majorité de ses étiquettes, et cela débute avec la Saison Dupont en juin 2026. Il y a clairement des marqueurs de l’étiquette originelle, d’abord axée sur le jaune avant de dévier progressivement sur le noir. Notre importateur américain est resté attaché au marqueur jaune, nous y revenons aujourd’hui.
Quels sont les défis actuels et comment y répondez-vous ?
Nous avons eu des périodes de croissance assez forte durant lesquelles nous avons investi dans le matériel et dans les équipes afin d’assurer un travail de qualité. Nous sommes pour l’instant malmenés parce que nous sommes une petite brasserie avec malgré tout une main d’œuvre importante. Au niveau de l’énergie nous sommes également malmenés et l’actualité n’arrange rien.
Si nous voulons conserver nos équipes et notre façon de travailler, nous devons absolument renouer avec la croissance. C’est l’idée des bières sans gluten et de la ligne de mise en canette qui nous permet d’internaliser un processus jusqu’alors externalisé. Le grand défi de 2026 est de revenir à un niveau correct de ventes sans non plus les exploser. Il faut se positionner de manière plus agile. Cela passera par la sortie d’autres produits à la fin de l’année 2026 ou au début de l’année 2027.
Par ailleurs, depuis les années 1960, nous produisions des softs. J’ai arrêté cette production en 2003 parce qu’elle n’avait plus trop de sens. Ces softs étaient trop sucrés. Or, le sucre et la Brasserie Dupont ne font pas bon ménage. Nous pensons désormais à d’autres produits. Rien n’est encore arrêté. Cela peut prendre la forme de boissons avec du houblon, avec trois grammes de sucre pour 100 ml plutôt que neuf grammes, etc. Nous avons déjà réalisé quelques essais intéressants. L’étape suivante correspond aux boissons fermentées qui sont hyper intéressantes. Mais nous ne voulons pas non plus tout révolutionner. Notre priorité reste et doit rester la bière. L’idée est de trouver des alternatives pour des compléments de revenus et de débouchés.
Quelles sont les grandes tendances de consommation que vous observez sur le marché de la bière ?
Il y a beaucoup de mouvements sur le sans alcool, nous ne pouvons pas l’ignorer. Il y a clairement une croissance pour beaucoup d’intervenants. Aussi, même si ce ne sont pas des volumes énormes, les bières saison et celles refermentées continuent de bien bouger et à prendre de la place. Malgré le fait qu’il y ait beaucoup d’acteurs sur le marché, je crois encore énormément au développement de la gamme saison pour la Brasserie Dupont parce qu’il s’agit d’un type de bière qui commence à être davantage connu au niveau mondial. Je pense que nous avons atteint pour l’instant un palier. La tendance peut très bien repartir à la hausse dans les années à venir mais à court terme, nous devons développer des produits complémentaires.