Premier producteur de mangues en Europe, l’Espagne cultive ce fruit tropical sur la côte andalouse. Récoltées à maturité et acheminées en quelques jours, ces mangues arrivent fraîches sur les cartes des restaurateurs français. Entretien avec Antonio Carpintero, directeur général d’Intertropic, organisation interprofessionnelle de l’Avocat et de la Mangue en Espagne.
Pourquoi avoir récemment créé une interprofession spécifiquement dédiée à l’avocat et à la mangue ?
La production d’avocats et de mangues a fortement progressé en Espagne ces dernières années et a atteint une taille où la filière a besoin de sa propre voix et d’une stratégie commune. Ces cultures présentent aussi des caractéristiques très spécifiques : la production européenne est très concentrée dans certaines zones, les saisons sont relativement courtes, la concurrence internationale est très forte, et elles font face à des défis particuliers en matière de qualité, d’eau, de durabilité, de promotion et de traçabilité.
Intertropic a été créée pour réunir des producteurs et des revendeurs afin de ravailler précisément sur ces enjeux qui touchent l’ensemble de la filière et qu’aucune entreprise ne peut résoudre seule.
Quel volume de mangues l’Espagne produit-elle, et comment se compare-t-il aux volumes importés en Europe ?
Lors de la saison 2025, Intertropical a produit 55 500 tonnes de mangues d’origine espagnole. A titre informatif, l’Europe a importé environ 447 000 tonnes de mangues en 2024. Autrement dit, le marché européen est bien plus vaste que notre propre production et doit s’approvisionner auprès de différentes origines tout au long de l’année.
La mangue espagnole présente toutefois une caractéristique très importante : bien que des fruits puissent être disponibles dès août et que la saison puisse se prolonger jusqu’en novembre, l’essentiel de notre récolte se concentre en septembre et octobre. Concrètement, nous devons commercialiser un très gros volume de fruits en seulement six à huit semaines.
C’est l’un de nos principaux défis. Il ne s’agit pas seulement de bien produire ; il faut aussi que le marché puisse absorber ces volumes sans sacrifier la qualité ni la valeur. C’est pourquoi la promotion, l’augmentation de la consommation et l’aide apportée aux consommateurs européens pour reconnaître la saison de la mangue espagnole sont si importantes pour nous.
Pourquoi la variété Osteen domine-t-elle autant les vergers de mangues espagnols ?
C’est une combinaison des trois. L’Osteen s’est très bien adaptée aux conditions de culture de Málaga et de Grenade et, en même temps, elle possède des caractéristiques très intéressantes commercialement : un bon calibre, un bel aspect, une bonne tenue à la manipulation, ainsi qu’une saveur et une texture très appréciées.
Il y a aussi un effet historique. À mesure que la variété a gagné en importance, producteurs, stations de conditionnement, revendeurs et clients européens ont organisé une grande partie de la saison autour d’elle. Aujourd’hui, l’Osteen représente environ les trois quarts de la production andalouse.
En revanche, cette force a aussi un revers : elle concentre un très gros volume sur quelques semaines seulement. C’est pourquoi il est pertinent de continuer à travailler avec des variétés plus précoces et plus tardives qui permettent d’étendre la saison et de répartir l’offre plus uniformément.
Quelle est la période pendant laquelle un restaurateur français peut compter sur la mangue espagnole ?
Pour un restaurateur français, je dirais qu’il est possible de s’approvisionner en mangue espagnole d’août à novembre. Cependant, septembre et octobre restent les mois où les manguiers sont les plus productifs.
La saison commence avec des variétés précoces comme l’Irwin. Ensuite, l’Osteen prend le relais. la Plus tard, Kent et, surtout, la Keitt, permettent de prolonger la disponibilité jusqu’en novembre.
De fait, si un chef souhaite travailler la mangue espagnole de la manière la plus régulière possible, septembre et octobre sont les deux mois clés. Août et novembre élargissent cette fenêtre, mais les volumes sont plus faibles et la disponibilité dépend davantage de la variété et des conditions de chaque saison.
Quelle proportion de la production est biologique ?
Actuellement, nous ne disposons pas de données suffisamment solides pour indiquer précisément quelle part de la production espagnole de mangues est certifiée biologique. En revanche, nous savons que la production biologique a une présence significative parmi les cultures tropicales d’Andalousie. La référence officielle la plus récente place la part du bio à plus de 20 % de la surface totale consacrée aux cultures tropicales en Andalousie.
Qu’est-ce qui rend l’Axarquía et la Costa Tropical si particulières comme zones de culture ?
L’Axarquía de Málaga et la Costa Tropical de Grenade présentent une combinaison géographique très particulière en Europe. Nous sommes très proches de la Méditerranée. Cela tempère les températures, tandis que les chaînes de montagnes protègent une grande partie de la zone des vents froids du nord.
Cela crée de nombreux microclimats. L’orientation des pentes, la proximité de la mer et les différences d’altitude font que les conditions peuvent varier sur quelques kilomètres seulement. Cela peut aussi entraîner de légères différences dans le calendrier de maturation.
Globalement, c’est cette combinaison entre mer, montagnes et soleil qui nous permet de produire des mangues et d’autres fruits subtropicaux dans le sud de l’Europe.
L’eau est un enjeu clé dans la région. Quelle est la situation actuelle après les récentes périodes de sécheresse ?
La situation s’est énormément améliorée par rapport aux dernières années. A la fin du mois de septembre 2026, le réservoir de La Viñuela, qui est une référence majeure pour l’Axarquía, était rempli à environ 85 % de sa capacité. C’est à peu près le double du niveau enregistré un an plus tôt. Cela a nettement changé la situation de nombreuses exploitations.
Cependant, la filière est très consciente que l’eau restera l’un de ses grands défis. Une bonne situation une année donnée ne signifie pas que nous pouvons cesser de travailler sur l’efficacité ou sur le développement de nouvelles sources d’approvisionnement.
L’irrigation goutte à goutte est très répandue. Les exploitations utilisent de plus en plus la technologie pour apporter à chaque arbre l’eau dont il a réellement besoin au bon moment. Cela permet d’éviter le gaspillage. Des progrès sont également réalisés dans l’utilisation des eaux régénérées et dans les projets de dessalement.
Notre objectif est très simple. Nous souhaitons produire de la manière la plus efficace possible et disposer de différentes sources d’eau pour garantir la sécurité de la filière à long terme.
Concrètement, qu’est-ce qui distingue une mangue espagnole d’une mangue originaire d’un autre pays ?
La première chose que je dirais, c’est qu’il n’existe pas de profil unique par pays. La teneur en fibres, la taille du noyau et une partie de la texture dépendent largement de la variété. Une Kent, une Keitt, une Tommy Atkins ou une Osteen auront des caractéristiques différentes quel que soit leur lieu de culture.
Il ne faut pas non plus laisser entendre qu’une mangue du Pérou, du Brésil ou du Sénégal serait forcément inférieure. Ce peut être une mangue exceptionnelle à l’origine. La différence importante tient à la distance et au temps nécessaire pour atteindre le marché européen.
Lorsque les fruits arrivent par bateau depuis des origines lointaines, la chaîne logistique peut durer des jours, voire des semaines. Pour bien supporter le transport et le stockage, ils doivent normalement être récoltés plus tôt. L’Espagne a l’avantage de n’être qu’à quelques jours de route de la France et des principaux marchés européens. Cela nous permet de récolter plus près du point optimal de chaque variété. De fait cela réduit fortement le délai d’attente entre l’arbre et le consommateur.
C’est là que la différence peut se sentir dans l’assiette. Cela peut permettre un meilleur équilibre entre sucrosité et acidité. En revanche, des caractéristiques comme la teneur en fibres ou la taille du noyau dépendent principalement de la variété.
Comment imaginez-vous l’évolution de la filièe d’ici 5 ans ?
Je ne pense pas que l’objectif de la production européenne de mangues doive être de remplacer les importations. L’Europe consomme des mangues douze mois par an, alors que notre saison est forcément limitée. Les différentes origines sont complémentaires et permettent que la mangue soit disponible toute l’année.
L’Espagne compte actuellement un peu plus de 6 000 hectares de vergers de mangues. Ils sont concentrés principalement à Málaga et à Grenade. La surface peut continuer à croître, mais je crois que dans les prochaines années il sera tout aussi important, voire plus, d’améliorer la productivité des vergers. Pour cela, il faudra notamment renouveler les arbres et travailler sur le calendrier variétal.
En outre, il y a un autre point fondamental. Produire davantage n’a urade sens que si nous parvenons à vendre plus et à mieux vendre. Enfin, si les importations resteront nécessaires notre ambition est de mettre en lumière la mangue espagnol lorsque sa saison est à son paroxysme.