Marine Mandrila, au service d’une cuisine engagée

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Depuis 10 ans, Refugee Food trace un chemin singulier dans le paysage social français. Ce qui n’était au départ qu’un simple festival citoyen est devenu un écosystème complet, mêlant insertion professionnelle, formation, sensibilisation et plaidoyer pour une société plus inclusive, autour d’un langage universel : la cuisine. Marine Mandrila, cofondatrice du projet, revient sur cette trajectoire et les défis qui l’accompagnent.

MARINE MANDRILA
Marine Mandrila, cofondatrice de Refugee food. Crédit : Aglaé Bory

Comment est né Refugee Food et comment a-t-il évolué ?

À l’origine, Refugee Food est né d’un élan citoyen et personnel, avec l’envie très simple — mais profonde — de s’engager concrètement pour faire évoluer les choses. C’était un festival, sans plan stratégique, ni ambition de long terme. Mais très vite, on a vu émerger des enjeux sociaux de fond : l’inclusion des personnes réfugiées, leur accès à l’emploi, notamment dans la restauration, et leur précarité alimentaire, qui a été exacerbée par la crise du Covid. Face à ces urgences, on a répondu progressivement, en adaptant notre action. On est passés d’un événement ponctuel à un écosystème social structuré, qui agit sur plusieurs leviers. On avait essaimé dans d’autres villes en Europe, aux États-Unis, en Afrique du Sud… mais après le Covid, on a décidé de recentrer notre énergie sur la France, avec une priorité : la formation et l’insertion durable.

Pourquoi cette insistance sur le professionnalisme et l’entrepreneuriat social ?

Parce qu’il y a encore une perception selon laquelle l’action solidaire serait forcément amateur. C’est faux. Les métiers de l’intérêt général demandent au contraire une vraie exigence, un cadre clair, du professionnalisme. Chez Refugee Food, on a toujours eu cette volonté d’allier engagement social et rigueur entrepreneuriale. Ce positionnement a été renforcé par notre incubation chez Entropia ESSEC en 2017, qui nous a permis de structurer juridiquement notre projet : une association d’un côté, et une entreprise d’insertion de l’autre. C’est ce cadre qui nous permet aujourd’hui de répondre efficacement aux besoins, tout en tenant une vision à long terme.

Quels sont aujourd’hui les deux grands piliers de votre action ?

Il y a d’un côté la sensibilisation, et de l’autre l’insertion professionnelle. Sur le plan de la sensibilisation, on veut lutter contre les stéréotypes, contre la désinformation autour des personnes réfugiées. Mais surtout, on veut créer du lien social, en misant sur un levier universel : la rencontre. On ne donne pas de leçon. On crée les conditions d’un moment partagé, autour de la table. Et dans ces moments, les préjugés tombent. La force du témoignage, de la parole directe, est immense. En parallèle, on travaille sur l’insertion professionnelle, en particulier dans la restauration, un secteur qui recrute fortement. L’idée est de permettre à des personnes exilées de s’insérer dignement, durablement, dans la société.

Quel impact avez-vous observé sur la perception du public ?

L’impact est réel, mais difficile à quantifier. C’est pourquoi nous allons nous entourer d’un cabinet spécialisé en mesure d’impact, pour évaluer de manière rigoureuse le changement de regard généré. Ce qui est certain, c’est que nos événements permettent de toucher des publics éloignés de ces réalités, notamment hors des grandes métropoles. On a organisé des actions à Angers, Vernon, Saint-Malo, dans le Beaujolais, en Bourgogne… Et ça se passe toujours très bien. Parce que l’approche passe par la culture, le plaisir, le partage, et non par un discours culpabilisant. En 2023, on a accueilli 20 000 personnes. Ce n’est pas massif, mais c’est la somme des petits moments de rencontre qui change la donne.

Qu’est-ce que l’École Refugee Food et que propose-t-elle ?

C’est notre réponse à un enjeu clé : la formation intégrée. Depuis 2020, Refugee Food est un organisme de formation. On propose des parcours qui allient l’apprentissage du français, l’accompagnement social, la formation technique en cuisine et un suivi jusqu’à la signature de contrat à l’extérieur. Ce modèle intégré est au cœur de notre efficacité. Aujourd’hui, on travaille à l’ouverture d’un lieu unique à Paris, avec des cuisines pédagogiques, des salles de classe, un espace d’accompagnement socio-professionnel, et même un restaurant d’application ouvert au public. L’idée, c’est de créer un lieu d’insertion et de rencontre, en pleine ville. Et ce modèle est appelé à essaimer : on travaille déjà à Marseille, et des projets sont en cours à Nantes, Lille, Rennes. Mais toujours avec une logique collaborative : pas de duplication à la chaîne, mais des partenariats locaux solides avec les acteurs du territoire.

Quels sont vos défis pour les années à venir ?

L’objectif est de continuer à essaimer, surtout autour de l’École, mais sans perdre notre dimension humaine. On ne cherche pas la croissance pour la croissance. Le défi principal, c’est de maintenir notre niveau d’exigence dans un contexte économique tendu, avec des baisses de financements publics. On ne « vend pas du rêve ». L’avenir sur les questions migratoires n’est pas réjouissant, mais notre raison d’être ne fait que se renforcer. Ce dont nous avons besoin, c’est du soutien des pouvoirs publics, localement et nationalement, et de partenariats durables avec le secteur associatif et professionnel.

Comment garantissez-vous une insertion professionnelle éthique et durable ?

On ne veut pas insérer nos apprenants à tout prix. On les oriente vers des établissements responsables, qu’on connaît via le bouche-à-oreille, les réseaux professionnels, et des partenariats de confiance. On est très proches par exemple d’Écotable, de l’association Bondir.e, et du réseau Restaure. On forme aussi les apprenants à lutter contre les discriminations, les violences sexistes et sexuelles, pour les préparer aux réalités du marché du travail, parfois moins bienveillant que nos propres cuisines. On sait qu’on ne peut pas tout garantir, mais on sensibilise, on outille, on accompagne. Et surtout, on crée un collectif d’acteurs engagés autour de valeurs communes.

Un mot de conclusion ?

L’hospitalité est une valeur puissante, mais elle doit être traduite en action concrète. C’est ce qu’on essaie de faire avec Refugee Food depuis 10 ans. Pas à pas, avec rigueur, créativité et surtout, avec les personnes concernées.

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