Les enfants au restaurant interrogent la plupart des professionnels. Certains établissements affichent leur volonté de bien accueillir les familles tandis que d’autres les excluent carrément. Entre les deux, une sorte de résignation fait de l’hôtellerie-restauration française un assez mauvais élève sur le sujet…
« En France, la restauration a ce côté un peu snob par lequel la présence d’enfants dégraderait le niveau d’un établissement, estime Pénélope Silice, cofondatrice du café Bambin, à Belleville (Paris 20e ). Nos codes font qu’on s’attend à ce qu’ils restent à leur place. » Ce sentiment prend en effet de l’ampleur, conduit par une forte tendance outre-Atlantique à leur interdire certains lieux publics. L’argument « réservé aux adultes » est devenu un levier fort qui pose question. « Les chiffres ont beau être encore marginaux en France, c’est un signal d’alerte démocratique, estime Olivia Garson, à l’origine de l’entreprise Mon Petit Atelier, spécialisée dans la création de supports ludiques pour l’accueil des enfants dans divers lieux publics. Il y a quelque chose de très gênant à exclure une partie de la population de lieux publics en raison de son âge. »
La haut-commissaire à l’Enfance s’est saisie du sujet pour proposer d’inverser la tendance dès cet été. Pour autant, l’État s’investit peu sur le sujet. « Il n’y a aucune aide et pas de normes pour encourager les bonnes pratiques », constate Pénélope Silice. Son coffee-shop n’a pourtant pas fait de l’accueil des enfants son seul sujet, puisque Bambin se veut avant tout une adresse servant du café de spécialité.
Bienveillance à plusieurs niveaux
L’accueil des familles peut en effet prendre plusieurs directions. À la fois celle de décloisonner la gastronomie pour sortir de l’idée que c’est une chose d’adulte (en adressant son offre spécifiquement au jeune public), ou choisir un entre-deux qui mise sur le bon sens, beaucoup de bienveillance, sans pour autant induire un entre-soi de parents. « Un client enfant a envie d’être considéré comme un grand, estime Marlène Alexandre-Buisson, propriétaire du restaurant gastronomique La Machine à coudes, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Je les vouvoie, ils sont servis au même moment que les adultes et surtout, ils mangent exactement la même chose, dans des proportions adaptées. À nous d’accompagner leur dégustation. »
Au-delà même de contenter l’enfant et ses parents, la problématique s’étend à l’appréciation des autres clients qui peuvent, potentiellement, être incommodés par la présence d’enfants à la table voisine. « Un enfant ne peut pas rester assis à table, on doit lui donner la possibilité de se lever et l’occuper en conséquence », souligne Yannis Petrelis, gérant de l’Ernestine Café (Paris 18e ), où une salle de jeux a été installée dans une pièce vitrée adjacente à l’espace de restauration. À la Machine à coudes, les enfants ont des passe-droits. Ils peuvent venir au bar pour regarder le chef travailler dans la cuisine ouverte, ils aident en salle en apportant le pain aux autres tables. « Cela contribue à créer une ambiance générale du service très familiale, tout en permettant à chacun de profiter de son repas », témoigne Marlène Alexandre-Buisson.
Les repas en famille représentent 30 % de la fréquentation en restauration traditionnelle, selon une étude du cabinet NPD. Un potentiel non négligeable dans un contexte général de baisse de la fréquentation. « Plus il y aura de lieux accueillants, plus cela encouragera les parents à sortir », note Pénélope Silice. Les enfants sont aussi largement prescripteurs et les professionnels ne doivent pas négliger leur potentiel de fidélisation. Dans un cas sur trois, selon NPD, le restaurant a été choisi par l’enfant.
Chez Ernestine Café, bien que l’établissement ait dédié un espace important à la salle de jeu, et donc a réduit le nombre de tables, la moitié de la fréquentation ne concerne pas du tout les enfants. En semaine, le lieu intéresse télétravailleurs et séminaires d’entreprises et permet à Yannis Petrelis de faire tourner son modèle économique : « On reste avant tout un restaurant et les clients sont séduits par la démarche. » Le savoir- être serait donc la première clé de succès pour accueillir les familles. « L’intention est primordiale, c’est ce qui est ressorti lorsque nous avons étudié le marché avant de nous lancer, se souvient Pénélope Silice. Les parents ont peur de déranger au restaurant, ils ont besoin de se sentir en confiance si leur enfant pleure, si une maman a besoin d’allaiter ou de changer son bébé. »
Table à langer, chaises hautes…
Chez Bambin, le recrutement tient forcément compte de la sensibilité des candidats au contact des plus jeunes. Les locaux sont, quant à eux, discrètement optimisés : tables aux dimensions confortables avec coins arrondis, espacement suffisant pour une circulation fluide, espace de jeux pour les 0-5 ans et activités à table pour les plus grands, discret logement à poussettes sous le comptoir de VAE, les incontournables chaises hautes et une table à langer.
Ceux qui ont fait l’effort sont unanimes sur le fait que l’investissement matériel est anecdotique. « C’est assez facile, même avec un petit espace, d’aménager une ou deux tables permettant d’accueillir une poussette. D’autant plus si l’établissement a une terrasse, justifie Pénélope Silice. Concernant la table à langer, avec des toilettes dans les normes PMR, la place est largement suffisante pour en installer une. C’est un minimum, avec la chaise haute, qui ne relève pas d’un manque d’espace, juste d’une posture bienveillante. »
Parmi les attentions qui font mouche, les coloriages et autres jeux de table permettent aux familles de profiter plus sereinement. Certains établissements en font un outil marketing efficace, et investissent dans des sets de table à colorier, des menus illustrés ou des pochettes-surprises, parfois personnalisés pour marquer durablement les souvenirs des enfants. Olivia Garson constate un panier moyen de 2,50 € à 3 € par pochette sur les ventes de Mon petit atelier : « Nos produits sont fabriqués en France et écoresponsables, c’est à la fois une manière de répondre aux enjeux d’image et de RSE des entreprises, mais aussi de lutter contre l’omniprésence des écrans à table en proposant autre chose. »
De son côté, Marlène Alexandre-Buisson affirme : « La première expérience culinaire est importante. Les enfants ont droit à une vraie cuisine. Leur plat est absolument identique, en dressage et en cuisson. Nous évitons simplement les préparations à base d’alcool ou de saler les viandes à l’envoi. Ils sont là pour découvrir quelque chose, à nous de leur faire comprendre le plaisir de manger. »
D’autres établissements misent moins sur la découverte que sur le fait maison, en déclinant des aliments fétiches tout en faisant un pas de côté. Purée maison, œuf à la coque, plats tournés vers les légumes, mini-portion façon tapas. Ernestine Café et Bambin proposent plusieurs options, de la plus simple à un menu plus travaillé « qui permet aux enfants de goûter des choses qu’ils ne trouvent pas à la maison ». « L’enjeu c’est de proposer des choses que les parents mangent aussi pour éviter le gaspillage », souligne Pénélope Silice. Une démarche vertueuse à plusieurs égards qui aurait tout intérêt à se disséminer dans la profession.
« Le choix des familles », un label bienveillant
Depuis le 5 juillet, les familles ont la possibilité de recommander, via une plateforme, des établissements qui proposent un accueil bienveillant ou des prestations favorables aux enfants. Le site lechoixdesfamilles.fr a été initié par la haut-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, pour redonner aux enfants une place plus centrale dans le quotidien de la société française. En effet, face à la tendance – de plus en plus marquée en France – d’exclure les enfants de certains lieux publics, notamment du tourisme et des CHR, elle souhaite ainsi rappeler que « accueillir les familles, ce n’est pas du marketing mais un choix de société. Invisibiliser nos enfants est plus que jamais une violence qui leur est infligée ».
Le label, volontairement participatif, émane ainsi des parents eux-mêmes. Il valorise des établissements sur la base de leurs expériences positives. Pour pouvoir être recommandés, les établissements doivent proposer une tarification spécifique pour les enfants, organiser au moins un événement par an à leur intention, faire preuve de bienveillance à l’égard du jeune public et disposer d’aménagements adaptés.