Financement de l’apprentissage : sur une ligne de crête
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L’état du financement de l’apprentissage pose question. Les nouveaux niveaux de prise en charge désavantagent certains cursus et mettent à mal l’équilibre financier des CFA. Les représentants de la branche se mobilisent pour endiguer la baisse et préserver le rôle structurant de l’apprentissage pour la filière, tout en incitant les employeurs à anticiper.
La réforme de l’apprentissage, initiée par la loi du 5 septembre 2018, a profondément modifié la gestion des formations sur le terrain. L’État a engagé des moyens importants pour promouvoir cette voie d’accès à l’emploi et revendique en 2026 un nombre d’apprentis multiplié par trois. Mais les CHR ne voient pas l’aubaine du même oeil. Si l’augmentation du nombre d’apprentis est venue en partie éponger le manque criant de personnel, les représentants du secteur s’inquiètent désormais de la question du financement de leurs formations, en dents de scie.
Lire l'interview de la ministre Sabrina Roubache
En effet, huit ans après l’entrée en vigueur de la loi, plusieurs signaux d’alerte ont fait réagir. En 2025, les professionnels pointaient déjà un rabotage des aides et exonérations pour l’embauche d’apprentis. Puis, en mars 2026, c’est au tour des Niveaux de prise en charge des formations (NPEC ou coût contrat) de se retrouver dans le viseur.
Les crédits pour les diplômes et titres à finalité professionnelle de l’hôtellerie-restauration pourraient être diminués en moyenne de 11 %. « Cette réforme repose sur des mécanismes assez obscurs, désormais basés sur le principe du coût contrat, explique Laurent Barthélémy, président de l’Umih Saisonniers et vice-président de l’opérateur de compétence (Opco) Akto, référent pour le CHR. Or, les barèmes pour les établir sont très difficiles à déterminer et les niveaux de prise en charge dépendent aujourd’hui notamment des algorithmes de France Compétences. Seulement, l’avis de cette institution ne va pas forcément dans le même sens que les politiques publiques. »
Alors que la réforme voulait amener plus d’équité, c’est tout le contraire qui se produit. Comme l’apprentissage représente 79 % de l’intégration des jeunes en entreprise dans les métiers du CHR, c’est un enjeu considérable.
Nouvelles modalités
Auparavant, les CFA étaient financés par la taxe d’apprentissage versée par les employeurs, sur la base d’une subvention fixée par la Région. Désormais, la collecte est centralisée par l’État par France Compétences, et les crédits sont redistribués par les Opco sur la base des recommandations d’Atout France. En pratique, si le coût contrat d’une certification baisse, cela impacte directement le budget dont dispose le CFA. En bout de chaîne, les entreprises qui embauchent des apprentis pourraient aussi s’acquitter d’un reste à charge plus important.
Des disparités à niveau équivalent
Si le financement de l’apprentissage évolue à budget constant, comme le précise la ministre déléguée chargée de l’Enseignement et de l’apparentissage Sabrina Roubache, les CHR estiment être lésés depuis plusieurs années. « Nous avons bien conscience de la réalité budgétaire, mais il y a de fortes incohérences vis-à-vis de métiers en tension comme les nôtres, poursuit le représentant de l’Umih. Cela vient notamment du fait que l’algorithme de France Compétences se base sur des données comptables émanant des CFA qui peuvent biaiser le calcul. » Il cite notamment le cas du titre à finalité professionnelle de serveur en restauration, dont le coût contrat a diminué de 47 % pour s’établir autour de 5 800 €, tandis que celui de vendeur en boulangerie atteint désormais 8.000 € pour un niveau de qualification équivalent. Il relève également que certains BTS bénéficient de hausses de financement malgré des besoins plus limités en équipements techniques.
Autre point de friction : les CAP seraient davantage favorisés que les titres à finalité professionnelle, avec des écarts pouvant atteindre 20 %. Et ce alors même que les cursus et les niveaux de qualification sont comparables. Face à la levée de boucliers, le gouvernement a donné un peu de mou aux organisations professionnelles. Elles ont jusqu’au début du mois d’août pour acter les niveaux de prise en charge pour les trois prochaines années. Un sursis, qui ne règle pas le problème pour autant, estime Laurent Barthélémy : « Le seul avantage, c’est que les professionnels vont faire en sorte de signer les contrats d’apprentissage avant cette date pour bénéficier des niveaux de prise en charge actuels. »
Prendre de l’avance
Si l’impact sera sans doute limité pour la rentrée 2026-2027, les employeurs devront composer avec ces nouveaux NPEC par la suite. Plusieurs actions permettent d’anticiper, à commencer par un nouveau chiffrage du coût des recrutements d’apprentis, par métier et par certification visée. Dans les cas où le niveau de reste à charge serait bien supérieur aux années précédentes, les organisations professionnelles recommandent d’entamer des négociations rapidement avec le CFA pour clarifier la réalité des coûts et l’impact sur les rythmes et/ou la part employeur. L’opérateur de compétences Akto est aussi un bon interlocuteur pour envisager un montage du dossier. Il est aussi intéressant de comparer le contrat d’apprentissage et celui de professionnalisation, en fonction de l’âge, du profil, du poste et des financements disponibles.
Des risques pour les CFA
En outre, la profession n’a observé aucune fermeture de CFA liée à la fluctuation des coûts contrats. Mais, Laurent Barthélémy redoute un effet pervers à moyen terme. « Pour l’instant, les CFA s’adaptent. Les plus impactés seront ceux qui maintiennent des classes avec peu d’élèves pour préserver une offre de formation, notamment en zone rurale. Cependant, ils ne pourront pas continuer à perte. Inévitablement, les centres vont se rabattre sur les formations les mieux financées, au risque de former trop de monde et de saturer le marché de l’emploi pour certains métiers. »
Pour endiguer ces trous dans les budgets, les CFA devront trouver d’autres sources de financement et risquent notamment de solliciter davantage les employeurs. « Soit les entreprises n’auront pas d’autres choix que de contribuer, soit elles renonceront à prendre des apprentis, analyse Laurent Barthélémy. Certains CFA ont d’ailleurs déjà fait le choix de travailler en priorité avec de grosses entreprises, qui ont les moyens de contribuer. Cela crée une distorsion de concurrence en termes d’accès à la formation pour les jeunes, et d’accès aux jeunes formés entre les grandes entreprises et les petites. » La branche a pourtant réalisé des efforts pour encourager les jeunes à choisir les métiers des CHR, notamment en revalorisant la grille des salaires en août 2025. Elle devra encore en consentir d’autres.