Violences urbaines : « On ouvrira le restaurant pour faire ce qu’on peut et on se barricadera si nécessaire »
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Après la flambée de violence qu’ont connu plusieurs centres-ville depuis le week-end dernier, les restaurateurs se retrouvent otages de cette situation tendue, sans obligation de fermer leur établissement, mais sans clients non plus. Nous avons recueilli leurs réactions dans les quartiers les plus touchés à Paris.
Quelques jours après les violences urbaines subies par les commerces en marge des manifestations du 17 octobre dans plusieurs villes françaises, les restaurateurs accusent le coup. Si le couvre-feu a ramené le calme dans les quartiers les plus exposés depuis mardi, il s’apparente à une double peine pour les restaurateurs. Ceux que nous avons rencontrés ce jeudi, à Paris, oscillent entre colère, lassitude et incompréhension. Mais tous manifestent la même envie de tenir leur commerce à bout de bras. La perspective d’un acte 2 des manifestations le 24 octobre les inquiète. Mais la résilience semble surpasser la peur.
Travailler malgré la crainte
Stéphane H, gère un café rue Saint-Denis, non loin du Forum des Halles. « Le couvre-feu a vidé les rues, et les gens ont peur. Je reste ouvert tant que je peux, c’est toujours ça de pris. Mais j’ai décommandé mes extras et je ferme à 23h alors que d’habitude c’est plutôt 2h. »
Le 17 et le 18 octobre, tout le quartier a été particulièrement touché par les actes de vandalisme. « Dimanche, ils se sont battus juste devant ma porte. On a tout fermé immédiatement », ajoute-t-il. Malgré tout, il continuera d’ouvrir son bistrot, non sans crainte. « Le bar d’à côté a engagé cinq vigiles. On s’entend bien entre voisins et si ça dégénère, on pourra compter sur leur aide. » À l’occasion d’une conférence de presse, le 21 octobre, le président de l’Umih Franck Chaumès appelaient les restaurateurs « à se protéger, mais pas faire justice », tout en réclamant un renfort des forces de l’ordre.
Dans une rue voisine, Pascale* installe sa terrasse. Elle a été très choquée par les affrontements du week-end dernier. Le Wafu Bar où elle travaille, a rouvert il y a un mois seulement. Le restaurant avait été victime d’un incendie en marge des manifestations du 10 septembre 2025. Cette nouvelle vague de violences est donc d’autant plus difficile à vivre pour l’équipe. « J’aime mon métier, mais j’ai peur de venir travailler, confie-t-elle. Samedi, on était là, enfermés avec les clients, à les faire sortir au compte-goutte. »
Place de la République, un restaurateur, qui souhaite garder l’anonymat, raconte qu’il n’a pas eu d’autre solution que de fuir son établissement. « Ils tentaient de forcer la porte d’entrée, j’ai dû faire sortir toute l’équipe par la cave donnant sur la rue arrière. » Un jet de pavé a sévèrement endommagé la vitrine de l’établissement, qui n’a pas cédé. Le restaurant a finalement échappé à un saccage, mais l’exploitant et son équipe sont marqués. Ce jeudi, il est seul au service. « Deux employés ne sont pas venus, ils sont malades. En réalité, je pense qu’ils ont peur et je les comprends. Et comme l’activité est en chute libre, je ne les remplace pas. »
Annulations et incertitude permanente
Les rues de Paris résonnent du bruit des scies sauteuses découpant les panneaux de bois pour protéger les vitrines. Au milieu de la rue Etienne Marcel, le restaurant Pierrot fait figure de rescapé à côté d’une majorité de devantures murées. « Samedi, on a travaillé rideau fermé, c’était effrayant, raconte Jérôme, le patron. Cette semaine, j’ai eu beaucoup d’annulation. Pour samedi, pas encore, mais j’ai moins de réservations que d’habitude. On n’avait franchement pas besoin de ça en plus de tout ce qui nous est déjà tombé dessus. »
Les professionnels subissent également l’incertitude des événements, jour après jour. « D’un jour à l’autre, on ne sait pas si le couvre-feu va être reconduit. On ne peut rien prévoir », s’agace Arnaud*, un autre restaurateur, installé en face du Forum des Halles. Malgré son emplacement très exposé, il est resté ouvert autant que possible. « On s’est fié à ce que faisaient les commerces du Forum. Comme ils sont restés ouverts, on a suivi. » Mais la situation a dégénérée. « L’État commet une grosse erreur en laissant ainsi certains quartiers à la merci de la violence, lâche-t-il. Ça ruine complètement l’image du quartier. »
Samedi 24, il compte suivre la même logique. « On restera ouvert pour faire ce qu’on peut et si ça dégénère, on mettra le mobilier contre les fenêtres, et je m’interposerai. Mais ce n’est pas après les restaurateurs qu’ils en ont. Samedi dernier, certains casseurs nous ont même aidés à ranger la terrasse… »
Le Central Sébastopol, un bistrot non loin de la Porte Saint-Martin, dans le 2e arrondissement , a eu moins de chance. Sa devanture a été visée à plusieurs reprises. Lui non plus ne se laisse pas le choix. « J’ouvrirai si je peux. Mais par contre, je ne vais pas risquer mon commerce pour trois confits de canard et quelques cafés. »
Stéphane H. estime pour sa part que la journée du samedi 24 octobre sera « un vrai coup de poker. On ne sait pas d’où ça va partir. On ouvrira normalement la journée, et on fermera en fonction de la tournure que prennent les événements. » Le restaurateur est désabusé. « Ils se trompent de cible en s’en prenant aux commerces. On ne peut pas supporter ce déferlement de violence. Je ne comprends pas pourquoi ils cassent car, au final, c’est toute la société qui va devoir payer. »
Manifestations interdites dans certaines villes…
Face à l’appel à mobilisation du 24 octobre, Emmanuel Macron a autorisé les préfets à prendre des arrêtés interdisant les manifestations. La préfecture des Alpes-Maritimes a ainsi interdit les rassemblements à Nice, celle du Rhône en a fait de même pour Lyon. A Rouen, à Toulon ou au Havre, certains secteurs sont interdits.
Le Syndicat des indépendants s’est félicité de cette mesure. « Bien que non satisfaisante sur le fond, l’interdiction de manifestation dans les centres-villes commerçants est indispensable face aux violences caractérisées du week-end dernier, a indiqué le secrétaire général Marc Sanchez. La proposition d’itinéraires alternatifs aux organisations syndicales autorise l’exercice du droit d’expression dans la rue sans nuire aux commerces de proximité et à leurs salariés. »
… mais pas à Paris
À Paris enfin, un arrêté pour la journée du jeudi 22 interdisait tout rassemblement non déclaré dans des secteurs proches de l’Elysée, des Champs-Elysées, de plusieurs institutions et des six principales gares parisiennes. Un parcours reliant la place de la Bastille et celle de la Nation a été autorisé pour la mobilisation du 24 octobre, à l’appel de la CGT. Le Ministère de l’Intérieur a fait savoir que les effectifs des forces de l’ordre serait « augmenté de 20 % par rapport à la semaine dernière ». Ils seront appuyés par les militaires de la force Sentinelle, des unités d’élite de la police et de la gendarmerie, ainsi que des hélicoptères et des blindés.
Un climat qui alarme les représentants franciliens de la profession qui réclame une mobilisation rapide des pouvoirs publics. « L’urgence est double : accompagner les professionnels concernés et redresser immédiatement l’image de Paris, réagit Pascal Mousset, président du GHR Paris-Ile-de-France. Première destination touristique au monde, notre capitale ne peut laisser se dégrader son capital touristique, dont dépendent l’activité et l’avenir de milliers d’établissements. Paris doit rayonner à nouveau ! »
* Le prénom a été modifié à la demande de la personne interviewée
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