Assurances : elles assurent leurs arrières

  • Temps de lecture : 9 min

Vague massive d’avenants pour clarifier les contrats face au risque épidémique, durcissement des critères de souscription, augmentation des prix… Dans la période postpandémie, les assureurs font évoluer leurs offres pour les CHR tandis que le lien de confiance entre ces deux acteurs de l’économie a été assurément altéré.

Avec GNI Assurance, Franck Trouet prévoit des économies de 30% par rapport aux autres assurances. Image d'illustration.
Avec GNI Assurance, Franck Trouet prévoit des économies de 30% par rapport aux autres assurances. Image d'illustration.

Le sujet de l’assurance revêt un caractère essentiel pour les restaurateurs. Ces deux dernières années, il a accaparé l’intérêt des professionnels des CHR, à cause de la pandémie de Covid-19 et des pertes d’exploitation engendrées par les différentes périodes de fermeture administrative. Tandis que la bataille judiciaire faisait rage, des sommes d’argent ont finalement été octroyées aux restaurateurs, lesquels ont toutefois conservé une certaine amertume envers les assureurs. Ces derniers ont-ils changé de cap en modifiant leur politique envers les CHR ? La relation entre l’assureur et le restaurateur a-t-elle été durablement impactée ? De multiples interrogations sont nées au sujet de la potentielle évolution et de l’adaptation du monde des assurances.

Régis Lemarchand, membre du comité exécutif, en charge du marché des professionnels chez l’assureur Generali, revient sur ce fameux point de friction autour de la perte d’exploitation, qui a été à l’origine d’une vague de mécontentement à l’égard des compagnies d’assurances.« La volonté des assureurs était de couvrir la perte d’exploitation à la suite d’un problème interne au restaurant, comme le problème de listériose,assure-t-il.Les garanties ont été plus ou moins bien rédigées, ce qui fait qu’il y a eu sur le marché un certain nombre de contrats, soit pour lesquels la perte d’exploitation à la suite de la Covid-19 était totalement exclue [93 % des contrats du marché], soit pour lesquels ce n’était pas clair [4 %], soit pourlesquels c’était garanti [3 %]. »Selon Régis Lemarchand, la perte d’exploitation en lien avec une épidémie n’est pas assurable,« car il n’y a pas de mutualisation possible du risque »,raison pour laquelle ce risque n’est plus prévu dans les contrats.

iRégis Lemarchands. Crédits : Generali.
Régis Lemarchands. Crédits : Generali.

Néanmoins, les contrats actuels proposés par Generali n’ont pas été modifiés, les clauses étant« correctement définies ». « Les contrats pour lesquels les clauses n’étaient pas claires étaient surtout très anciens et n’avaient pas été revus. Nous avons fait un avenant pour tous les contrats pour lesquels la garantie n’était pas claire ou était acquise »,ajoute-t-il ainsi.

Clarifier les contrats

L’exclusion de la pandémie correspond à« du bon sens et un travail de transparence » pour Adrien Charlet, directeur exécutif de GEA Assurances, courtier en assurances pour le monde des CHR. Il estime que les clauses n’en sont pas pour autant davantage limitées. Pour les contrats que GEA Assurances propose,« nous expliquons juste de manière plus claire aux restaurateurs ce qu’ils ont en conditions spéciales ou conditions particulières ».

Maître Guillaume Aksil, avocat associé au cabinet Lincoln Avocats-Conseils, spécialisé en droit des assurances, se veut quant à lui catégorique :« Nous avons des contrats plus précis, avec des avenants. Nous avons donc une réduction du périmètre de la garantie avec une augmentation des primes. »

Il y a toujours de l'appétit pour les restaurateurs.
Horace Bourgy, Président d'Inixia

Mais malgré cette campagne massive de correction des contrats flous, il en subsisterait encore en circulation.« Les assureurs sont de grandes industries donc parfois nous sommes surpris du nombre de contrats qui dorment et justement où la clarification n’a pas été faite. C’est ce qu’ils appellent des garanties silencieuses. Ce sont de vieilles polices et ils n’ont même pas conscience qu’elles sont encore sur le marché. »

À travers ces avenants, les assureurs ont voulu se couvrir en rendant les clauses plus claires et en excluant précisément le risque épidémique. Cette volonté de clarté profite en théorie au consommateur – le restaurateur – qui connaît alors les limites de la couverture à laquelle il souscrit. Le Syndicat des indépendants (SDI) a dénoncé cette initiative. Jean Guilhem-Darré, délégué général du syndicat, affirme en effet qu’« il n’y avait pas le choix parce que si nous allions voir ailleurs, les mêmes conditions étaient proposées ».Le syndicaliste déplore ainsi cette situation :« Le fait que l’ensemble des assureurs ait proposé des avenants pour supprimer toute référence à cette notion de pandémie a été choquant. »

Les assureurs vigilants

La crise qu’ont connue les assureurs vis-à-vis des CHR n’est en revanche pas de nature à dissiper l’attrait que possède le secteur. Horace Bourgy, président d’Inixia, courtier en assurances, se veut rassurant :« Nous travaillons avec 50 assureurs sur l’ensemble des risques. Il y a toujours de l’appétit pour les restaurateurs. »Me Guillaume Aksil abonde, même s’il prévoit un laps de temps avant un retour à la normale.« Nous pouvons nous attendre à ce qu’il y ait une période d’observation durant laquelle les assureurs seront plus près de leurs sous et peut-être un peu plus restrictifs sur les indemnisations. Après, la situation va revenir comme avant »,développe-t-il.

iRégis Lemarchands souhaite retrouver « le chemin d'une relation apaisée, confiante, comme nous l'avions avant la Covid-19 ». Image d'illustration.
Régis Lemarchands souhaite retrouver « le chemin d'une relation apaisée, confiante, comme nous l'avions avant la Covid-19 ». Image d'illustration.

De son côté, le courtier Adrien Charlet justifie cet intérêt des assureurs pour les métiers de l’hôtellerie-restauration par le volume de professionnels en présence et donc de potentiels assurés. Cela n’empêche toutefois pas les assureurs d’être plus regardants lorsqu’ils proposent de conclure un contrat.« Ce qui a changé chez les assureurs est l’approche du risque,explique le directeur exécutif de GEA Assurances.Elle est devenue un peu différente parce qu’il y a eu beaucoup de sinistres. La fréquence fait que les assureurs sont davantage sur leurs gardes aujourd’hui. »En pratique, les compagnies d’assurances demandent plus de« vérifications électriques, de documents, par exemple au sujet des extincteurs ».

Même son de cloche chez Pierre Fruchard, cofondateur de Coover, courtier en ligne : « Souvent, en tant que courtier, nous pouvions souscrire des contrats sans que l’assureur ne demande une visite de risques. Il n’avait pas besoin de photos ou que quelqu’un se rende sur place. Maintenant, tous nos partenaires demandent qu’il y ait cette visite. »Si les assureurs affichent désormais un regain de vigilance lors de la présentation d’un contrat, il ne s’agit aucunement d’une situation anormale pour Horace Bourgy, d’Inixia, qui plaide le« bon sens ».

Dès qu'il y a un sinistre, nous les indemnisons de plusieurs millions d'euros. La prime ne coûte quant à elle que plusieurs milliers d'euros.
Adrien Charlet, Directeur exécutif de GEA Assurances

Pourtant, Régis Lemarchand prétend le contraire et nie un quelconque changement d’attitude dans le traitement des demandes.« Nous n’avons pas modifié nos critères. En fonction de ceux-ci, nous décidons s’il y a lieu d’organiser une visite de risques. Nous n’avons pas changé ces critères entre la période antérieure à la pandémie et la période postérieure. Il n’y a pas de durcissement de la politique de souscription de Generali vers les restaurateurs ou les hôteliers »,martèle-t-il ainsi.

Augmentation des primes en 2023

Outre la rédaction des contrats et l’attention des compagnies d’assurances, les prix ont également connu l’effet de la période post-Covid.« Nous avions en 2021 l’engagement de ne pas les augmenter »,avance celui qui est membre du comité exécutif de Generali, avant de poursuivre :« Mais cette année, les tarifications sont reparties à la hausse, notamment du fait de l’inflation. Les contrats multirisques des restaurateurs et des hôteliers sont indexés sur l’indice FFB (Fédération française du bâtiment), qui était de 6,5 % au quatrième trimestre 2021 et de 7,7 % au premier trimestre 2022. »

Une augmentation attendue par les professionnels du courtage, en particulier pour 2023.« Tous nos partenaires ont maintenu leurs tarifs. La conséquence est que 2023 va être une année où il va y avoir un rattrapage sur les primes qui n’ont pas augmenté »,estime ainsi Adrien Charlet, qui envisage une hausse moyenne entre 7 et 9 %. Malgré ces hausses de tarifs qui s’inscrivent dans un contexte inflationniste engendrant l’augmentation du coût des matières premières et de l’énergie, le restaurateur ne doit pas chercher à faire l’économie d’un tel poste de dépenses.

iLa crise qu'ont connue les assureurs vis-à-vis des CHR n'est pas de nature à dissiper l'attrait que possède le secteur. Crédits : Fabrizio Magoni.
La crise qu'ont connue les assureurs vis-à-vis des CHR n'est pas de nature à dissiper l'attrait que possède le secteur. Crédits : Fabrizio Magoni.

Pour Yves Paugam, expert-comptable et commissaire aux comptes, exerçant chez Steco, il ne faut pas se tromper d’objectif, d’autant plus pour un restaurateur qui possède des actifs importants.« Ce qui compte est d’être bien assuré, ou au moins de bien comprendre ce que vous recherchez. Des fois, quand vous avez un restaurant qui a une certaine valeur, des chiffres performants, il n’y a pas matière à rechercher une économie qui ne sera pas réellement significative mais plutôt la meilleure garantie possible par rapport au fonctionnement intrinsèque de l’affaire »,conseille l’expert-comptable.

Un avis partagé par le directeur exécutif de GEA Assurances, qui relativise le coût de la prime au regard de celui des potentiels dommages : « Nous assurons des Relais & Châteaux, le groupe Costes et Breizh Café, qui font plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires. Dès qu’il y a un sinistre, nous les indemnisons de plusieurs millions d’euros. La prime ne coûte quant à elle que plusieurs milliers d’euros. C’est toujours trop cher parce que c’est une charge fixe mais au premier sinistre, ils sont extrêmement bien remboursés. »

Mise en concurrence

Cela n’empêche pour autant pas le restaurateur à faire jouer la concurrence pour trouver le meilleur rapport qualité-prix et des garanties qui correspondent parfaitement à sa situation du moment. Il est ainsi conseillé d’effectuer ce tour des assurances tous les trois à cinq ans. Le président de la société de courtage Inixia calme toutefois les ardeurs.

iLe GNI propose depuis la fin de l'année 2020 son propre produit d'assurance, sous le nom de GNI Assurance. Crédits : GNI Assurance.
Le GNI propose depuis la fin de l'année 2020 son propre produit d'assurance, sous le nom de GNI Assurance. Crédits : GNI Assurance.

« Comme il y a beaucoup de sinistres sur l’assurance multirisque professionnelle et qu’il s’agit d’un produit d’appel pour ensuite vendre le reste de la palette de produits d’assurance qui sont plus rentables, notamment les solutions d’épargne retraite ou de mutuelle, l’approche est de ne pas vendre trop cher »,explique-t-il, avant de conclure :« Il n’y a donc pas vraiment d’offre miracle. »L’un des principaux syndicats de l’hôtellerie-restauration, le GNI, propose depuis la fin de l’année 2020 son propre produit d’assurance, sous le nom de GNI Assurance.

« Nous n’avons pas simplement demandé à un courtier de faire le job, nous avons monté GNI Assurance, et cette société est copilotée par le courtier et par le GNI »,indique Franck Trouet, directeur des affaires publiques du syndicat. L’idée avait germé il y a quelques années, sur l’exemple des« sociétés de cuisiniers qui se sont organisées sur le principe de solidarité », et a été accélérée et concrétisée à la faveur de la crise sanitaire. Le représentant avance une économie de 30 % par rapport aux autres assurances, expliquée selon lui par le fait d’avoir« mutualisé le risque au sein des très nombreux adhérents du GNI qui ont décidé de rejoindre GNI Assurance. Plus vous pesez en tant que client et plus vous pouvez négocier votre contrat ».

Une initiative qui n’emporte pas la conviction de Jean Guilhem-Darré, délégué général du SDI : « Cela peut être un élément concurrentiel de plus, mais ce n’est pas la panacée. Plus une assurance est importante et plus ses tarifs peuvent être ajustés, puisqu’elle peut se rattraper sur d’autres éléments. Si vous ne prenez plus qu’une seule profession, c’est bien difficile d’ajuster vos tarifs à la baisse parce qu’il y a nécessairement un équilibre financier à trouver. »

L’une des raisons de la création du GNI Assurance correspond à la détérioration des relations entre l’assureur et le restaurateur, exacerbée par la pandémie. Si la relation n’a pas été réduite à néant, selon l’avocat Guillaume Aksil, grâce à la présence au niveau local de l’agent ou du courtier, ce n’est pas le cas de la confiance, qui« a été rompue,surtout avec Axa qui a été catastrophique dans sa communication ».

Régis Lemarchand, de Generali, reconnaît que« le lien de confiance entre les assureurs et les restaurateurs a été évidemment altéré ». Il souhaite retrouver« le chemin d’une relation apaisée, confiante, comme nous l’avions avant la Covid-19 ».Le directeur exécutif de GEA Assurances note, quant à lui, une mauvaise considération de l’assurance en France, exacerbée par la pandémie. Il regrette enfin le rendez-vous manqué des assureurs :« Ils auraient dû se dire qu’ils avaient l’opportunité de changer les mentalités envers eux. Il aurait été de bon ton que tous se mettent d’accord pour indemniser à hauteur de 5 à 10 % la perte d’exploitation en fonction du chiffre d’affaires. Ils ne l’ont jamais fait, ils ont tous joué solo. »

PARTAGER